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KRITIK - Page 5

  • Cher François**

    Cette BD est un excellent choix de cadeau de Noël pour une admiratrice ou un admirateur de l'ex-présidentwebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,cher françois,louison,grazia,dessinatrice,presse François Hollande.

    Des biographies d'hommes ou de femmes politiques sont dessinées régulièrement par des caricaturistes : N. Sarkozy, M. Le Pen, F. Hollande, D. de Villepin, beaucoup y sont passés. Ces pamphlets opportunistes, qui constituent du "matériel de campagne électorale", n'ont le plus souvent que peu d'intérêt et galvaudent la satire.

    La dessinatrice de presse Louison ("Grazia") est un "snipper" enamourée de sa cible et ne le cache pas. Elle partage avec le président un sentimentalisme de gauche (presque désuet désormais) : peur de l'extrême-droite, de Donald Trump, féminisme, sympathie pour les pauvres qui souffrent dans le monde, "Tous Charlie"... la panoplie est complète.

    Louison a été autorisée à s'approcher du président lors de quelques cocktails, cérémonies et voyages, pendant un laps de temps suffisamment long pour connaître la gloire et le déclin de l'ex-suzerain.

    Non seulement cette dessinatrice partage les "valeurs de gauche" de François, mais avoue aussi son goût commun pour les petits fours et le champagne : elle est donc la moins prédisposée à, ne serait-ce que l'ironie.

    Paradoxalement la BD de Louison illustre assez bien le rôle dévolu au chef de l'Etat. C'est avant tout une mascotte : on le promène de droite à gauche et il doit savoir rester digne en toutes circonstances. En tant que mascotte accréditée, ou élue, il est fortement tributaire du caprice des Français et des médias qui l'ont choisi - sa marge d'action politique s'en trouve réduite.

    Ce qui a séduit les Français chez F. Hollande, c'est son apparente bonhomie et sérénité ; cette qualité a ensuite été perçue comme un défaut et a contribué à la désaffection des Français. Rien n'est plus injuste et fluctuant que le sentiment de la foule - c'est ce qui rend la démocratie aussi dangereuse quand elle vire à la démagogie.

    Cette aptitude relative de F. Hollande à surfer sur la vague des bonnes opinions, Louison la montre ou la suggère assez bien.

    Le président est bien sûr trop "pro" pour dévoiler le fond de sa pensée politique ou stratégique à une inconnue. Rarement il répond de façon nette, comme il fait quand la dessinatrice l'interroge sur Donald Trump, le président américain fraîchement élu :

    - Pensez-vous qu'il soit dangereux ?

    - Non, c'est un acteur.

    "Cher François", par Louison (préface de F. Hollande) éd. Marabulles, 2017.

  • Pères Indignes****

    Portrait satirique de la famille moderne -"nucléaire" comme disaient les sociologues naguère pour parlerwebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,b-gnet,pères indignes,boite à bullles,satirique,south park du modèle familial s'imposant en Occident.

    Contrairement à Claire Brétécher qui décrivait la bourgeoisie parisienne dans le "Nouvel Observateur" ("Agrippine"), la famille de B-Gnet fait partie de la classe moyenne : un couple avec deux enfants en train de se séparer.

    Le début de divorce, qui contraint le père à quitter le domicile, puis le décès du père de celui-ci et ses obsèques, constituent les deux rebondissements de l'intrigue ; celle-ci est très rythmée, car découpée sous la forme de strips, chacun comportant une chute.

    B-Gnet ne nous épargne rien : ni la malice du fils, ni la niaiserie de la fille, ni la superficialité de la mère, ni l'alcoolisme du père, ni la lâcheté de l'oncle, ni la brutalité du grand-père, ni l'obsession sexuelle de la grand-mère... on est dans "Plus moche la vie", et les clichés sur la famille moderne modèle, entretenus par la télévision et la publicité, sont allègrement piétinés.

    On pense au dessin animé américain "South Park", portrait au vitriol d'une jeunesse américaine au bord de l'aliénation mentale (1997 - à voir impérativement en VO), mais le récit de B-Gnet est mieux découpé.

    Pères Indignes, par B-Gnet, éd. La Boîte-à-Bulles, 2014.

     

     

  • Voltaire amoureux**

    Nous avions aimé le "Pablo" de Clément Oubrerie (scénarisé par Julie Birmant) parce qu'il s'attache à retracerwebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,clément oubrerie,voltaire,les arènes,julie birmant,pablo,picasso,descartes,pascal,malebranche,candide,leibnitz la carrière d'un homme, transformé pour le besoin de la cause communiste en "monstre sacré", et devenu ainsi inaccessible.

    On cerne mieux Picasso grâce à cette fresque en BD de la bohème parisienne où le talent de cet artiste se développa et atteignit son apogée.

    Voltaire n'est pas moins "monstrueux" a priori. Le philosophe en qui Marx voyait "le sommet de la pensée bourgeoise" (compliment qui recèle une critique) fait partie du panthéon des lettres françaises, avec tout ce que ça suppose d'adulation, de petits accommodements avec la vérité, voire de légende dorée.

    C'est déjà une gageure en soi de tenter de reconstituer une époque plus lointaine que le Paris de Picasso; pour ce faire, C. Oubrerie utilise son crayon comme un biographe conventionnel ne peut le faire. Néanmoins une époque ne se résume pas à des éléments de décors et au costume; encore faut-il en comprendre et en restituer l'esprit pour ne pas tomber dans le décors de "carton-pâte".

    Dans l'ensemble le résultat est assez vivant, mais souffre de la comparaison avec le précédent "Pablo", dont le scénario était mieux ficelé et les personnages secondaires plus étoffés.

    Oubrerie peint un écrivain arriviste, qui se persuade de son génie afin de mieux en persuader autrui - un écrivain dont la vivacité d'esprit et la facilité de répartie font mouche dans les salons. De cet esprit, Voltaire se sert pour séduire des femmes d'une condition supérieure à la sienne et les mobiliser au service de sa cause.

    Le chemin est donc illustré, qui conduisit Voltaire jusqu'à une gloire, si ce n'est aussi grande que celle d'Homère ou Shakespeare, du moins considérable.

    L'arrivisme littéraire est un mobile persistant aujourd'hui et Voltaire peut passer pour le précurseur de bon nombre d'intellectuels plus ou moins brillants après lui. Cependant, par-delà l'arrivisme et les saillies spirituelles, qu'est-ce qui distingue Voltaire des intellectuels d'aujourd'hui, dont le vedettariat est sans doute éphémère ? C'est le point le plus difficile à dessiner pour Oubrerie. Contrairement à Picasso, dont tout le monde a en mémoire les oeuvres les plus marquantes, Voltaire n'est pour beaucoup qu'un vague souvenir scolaire qui exige d'être rafraîchi si on ne veut pas demeurer au niveau de la fiction.

    La BD se risque sur le terrain de la pensée du philosophe; en particulier, dans ce premier tome, de sa pensée religieuse et de son anticléricalisme. Sujet ô combien difficile, car se mélangent chez Voltaire l'opportunisme (l'athéisme et le libertinage sont alors à la mode, notamment dans la noblesse) et les critiques plus sérieuses (des "Pensées" de Pascal ou de la théologie de Bossuet, Descartes, Malebranche...).

    Le premier tome de cette fresque est insuffisant pour souligner l'enjeu que représente cette nouvelle culture philosophique, dont Voltaire sut habilement se faire le principal ministre, et dont il demeura l'emblème au service des élites bourgeoises, avant d'être pris pour cible à son tour de la critique marxiste et, d'une manière générale, démodé par la philosophie allemande du XIXe siècle (pour de bonnes et de mauvaises raisons).

    Voltaire est également trop sceptique pour être vu comme le père d'un athéisme, souvent assimilable en France à une véritable secte imperméable à la critique. Cet athéisme "militant" s'avère un produit plus récent de l'ère technocratique, dont Voltaire n'a pas envisagé le terme.

    La meilleure compréhension de Voltaire est peut-être fournie par ses petites pièces satiriques, dont cet ambitieux ne faisait pas lui-même le plus grand cas, mais qui restent les plus lues. La satire est en effet un remède à l'optimisme inoculé par la religion ou l'idéologie (le providentialisme scientifique de Leibnitz-Pangloss dans "Candide") : elle détourne des illusions, mais ne constitue pas un aliment suffisant pour nourrir l'esprit. La bourgeoisie a pris du gras depuis le maigre Voltaire.

    Voltaire amoureux (tome I) par Clément Oubrerie, eds Les Arènes-BD, 2017.

  • La Balade nationale*

    - Nous sommes au XXIe siècle, Pétain. L'ambiance en France est... étrange. On dit beaucoup de bêtises surwebzine,bd,gratuit,zébra,fanzine,bande-dessinée,critique,etienne davodeau,balade nationale,sylvain venayre,marie curie,jeanne d'arc,pétain,jules michelet,dumas,molière,découverte,revue dessinée,le monde,potet l'histoire de France. On l'instrumentalise dangereusement. Alors voilà: nous nous sommes dit que vous alliez remettre un peu d'ordre là-dedans.

    Cette tirade, placée ici dans la bouche de l'historien Jules Michelet, donne le ton de la BD de Sylvain Venayre et Etienne Davodeau, "La Balade nationale". Une fois passé l'amusement de voir Jeanne d'Arc faire du covoiturage avec Molière, Marie Curie, le général Dumas, Pétain et Michelet, on se lasse du procédé imaginé par le scénariste pour ressusciter le goût de l'Histoire de France, tout en la dépoussiérant des vieux clichés.

    "Instrumentalisation" : le mot est lâché- il résume tout. L'instrumentalisation de l'Histoire aurait pu être le sujet de cette fable. Hélas les auteurs se contentent de remplacer de vieux clichés par de nouveaux stéréotypes, l'image d'Epinal par l'image d'Epinal animée. L'image d'Epinal était grossière, naïve, on l'apprenait par coeur - elle servait de support à une sorte de catéchisme laïc ; l'image d'Epinal animée sautille, va dans un sens, puis dans le sens contraire, elle distrait pendant un moment, s'efface vite.

    "Le Monde" (F. Potet) parle d'une "BD de qualité" : en réalité "La Balade nationale" est caractéristique du genre de gadget pédagogique qui est en train de transformer inexorablement l'Education nationale en gigantesque cour de récréation.

    L'historien Jules Michelet -pape des historiens français- est convoqué à cause de sa gloire pour servir de caution. S. Venayre, dans la postface, explique que certaines positions de Michelet sont aujourd'hui démodées (trop nationalistes).

    Avec la représentation de Pétain comme un encombrant cadavre, trimbalé dans un cercueil, les auteurs passent à côté de l'immense service rendu par Pétain à la France en amassant sur sa tête tout l'opprobre et la honte dus à la capitulation devant l'Allemagne et la déportation des Juifs. Encore un cas d'instrumentalisation, quasi-religieuse cette fois. La République a fait un petit tour au confessionnal et elle en est ressortie presque vierge. Idem pour la colonisation : quelques "mea culpa" publics ne mangent pas de pain et font l'effet d'une thérapie de groupe.

    Ce qui rend l'enseignement de l'Histoire pratiquement impossible désormais, en même temps que le besoin d'un substitut à l'instruction religieuse se fait de plus en plus sentir, c'est l'instrumentalisation de l'Histoire à des fins politiques. Chaque parti réclame sa version du roman national, rebaptisé "récit national" pour faire sérieux.

    L'impact de la politique sur l'enseignement de l'Histoire, au point que sa vocation scientifique s'est volatilisée, de très nombreux exemples l'illustrent. Un des plus significatifs et des plus récents est l'effet de la politique dite de "construction européenne", menée par les élites politiques à grand renfort d'encarts publicitaires jusqu'à la crise capitaliste mondiale de 2008. Cette manoeuvre politique d'envergure a complètement modifié la perspective de l'enseignement de l'Histoire de France. Il convient désormais que cet enseignement contienne la démonstration que le projet européen est un projet pacifiste, aussi peu scientifique soit cette démonstration. Cette politique imposait de combler le fossé culturel entre la France et l'Allemagne, vieil "ennemi historique".

    La mode actuelle du débat autour de l'Histoire de France, plus propice à l'organisation de "talk-shows" télévisés qu'à fonder un enseignement, tient à la crise économique, phénomène déclencheur principal du repli identitaire et du scepticisme à l'égard du projet européen.

    On sent la volonté de "La Balade nationale" de ménager une sorte de consensus mou, assez éloigné du caractère des différents personnages embarqués dans une fourgonnette... "Trafic Renault" (tout un symbole). L'Histoire, comme la satire, exige l'indépendance.

    La Balade nationale, par E. Davodeau & S. Venayre, éd. La Découverte/La Revue dessinée, 2017.

  • C'est la Jungle***

    L'édition française de "C'est la Jungle" de Harvey Kurtzman, cofondateur du magazine "Mad", tenu pourwebzine,bd,zébra,caricature,fanzine,bande-dessinée,critique,harvey kurtzman,jungle,wombat,gotlib,fluide-glacial,wolinski,spiegelman le principal organe de la contre-culture américaine, a surtout une valeur documentaire.

    Pour deux raisons : d'abord, sorti de son contexte américain, l’humour de Kurtzman perd beaucoup de sa spontanéité ; en France, Gotlib et « Fluide-Glacial » ont largement exploité le filon de la dérision façon H. Kurtzman, en l’adaptant au public français.

    D’autre part, la culture de masse n’est pas en France un phénomène de la même ampleur qu’aux Etats-Unis. L’américanisation de la culture française est en cours depuis plus d’un demi-siècle, mais elle s’est heurtée à la résistance d’une partie des élites intellectuelles, pour de plus ou moins bonnes raisons, dont la meilleure est l’hostilité à l’égard de ce qui relève du pur divertissement.

    L’humour de Kurtzman fonctionne à plein quand il s’agit de montrer les rouages et brocarder les codes d’une culture qui semble concourir à l’abrutissement du public et mobiliser le citoyen américain contre tout ce qui n’est pas de son goût.

     « C’est la Jungle » se compose de plusieurs chapitres, ciblant chacun un genre ou un thème de la culture de masse, tel que le western ou le polar ; le western selon Kurtzman ressemble plus à "Lucky Luke" qu’à John Wayne (bien que Lucky-Luke ne soit pas une simple parodie de western, car Goscinny y a injecté une dose de réalisme).

    Kurtzman a travaillé pour la presse : il connaît les recettes et les coulisses du journalisme et lève le voile sur cette cuisine peu avouable dans l’un des chapitres.

    L’album est préfacé par Art Spiegelman et précédé d’une vieille interview de Kurtzman par Wolinski, qui décrit un Kurtzman à la retraite, quelque peu amer.

    Kurtzman avait largement contribué à développer Mad, dont il était rédacteur en chef, mais en fut évincé à la suite d’un différend avec son propriétaire. Les albums de BD produits par Kurtzman ne rencontrèrent que peu de succès. D’où la conclusion que le public américain est peu réceptif à la contre-culture… à moins que "Hara-Kiri"/"Charlie-Hebdo" n’ait bénéficié en France de circonstances un peu plus favorables, ou encore que son équipe rédactionnelle se soit entêtée un peu plus.

    (Ce site publie un large extrait de "C'est la Jungle")

    "C'est la Jungle", par Harvey Kurtzman, ed. française Wombat 2017.

  • La Petite Couronne***

    "Pauvre banlieue parisienne, paillasson devant la ville où chacun s'essuie les pieds, crache un bon coup, passe, quiwebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,petite couronne,gilles rochier,six pieds sous terre,louis-ferdinand céline,banlieue pense à elle ?", écrivait Louis-Ferdinand Céline en 1944 ("Bezons à travers les âges").

    Désormais c'est tout le contraire, la banlieue est continuellement sous le feu des projecteurs ; elle est devenue le principal prétexte de l'agitation médiatique, sous couvert de débattre de "questions de société".

    Comme dans le crime de "L'Orient-Express", on peut dire que tous les partis politiques sans exception trempent ou ont trempé dans cette démagogie. La théorie du complot de l'islam radical, façon Eric Zemmour ou Caroline Fourest, doit presque tout à l'instrumentalisation précédente de la banlieue par la presse de gauche. Zemmour ne paraît "vrai" que dans la mesure où la propagande précédente consistait dans une présentation truquée de la réalité.

    Si son existence est donc désormais reconnue, la banlieue demeure parfaitement inconnue ou presque, au-delà du périphérique. C'est tout le mérite de Gilles Rochier de la montrer telle qu'elle est dans "La Petite Couronne", en soulignant de façon humoristique le décalage entre les préoccupations de ceux, jeunes ou plus âgés, qui vivent en banlieue, et tout le cinoche de gauche ou de droite.

    Cette dimension satirique en fait le meilleur album* de G. Rochier, déjà récompensé auparavant (2012) pour "Ta Mère la Pute", tableau sans fard (ni citrouilles grimaçantes) de la banlieue.

    On sent une légère amertume dans l'humour de celui qui n'a pas fui la banlieue, mais voit le trafic de drogue et ses effets se répandre... la drogue, qui agit sur les corps comme l'idéologie sur les esprits.

    "Petite Couronne", par Gilles Rochier, éds 6 Pieds-sous-terre, 2017.

  • Les Super-héros pour les Nuls*

    De quoi les Super-héros sont-ils le nom ? D'une propagande patriotique assez banale, comme on peut lewebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,kritik,critique,super-héros,éric delbecque,largo winch,homère,ulysse,hannah arendt penser au premier abord ?

    Il ne faut pas compter sur Eric Delbecque, "expert en intelligence stratégique" (sic) pour nous le dire car, sous couvert d'étude et de vulgarisation, il publie en réalité chez "First-Editions" un plaidoyer en faveur des super-héros.

    A en croire Eric Delbecque, l'industrie du divertissement américaine n'est pas seulement une industrie du divertissement, par-dessus le marché elle véhicule des valeurs "humanistes".

    Tout en énumérant les trente-six variétés de super-héros pas très variés, l'auteur en profite pour distiller sa propagande aux accents macroniens (= le capitalisme, c'est cool) ; l'ensemble forme un tissu d'allégations fantaisistes ("La tradition républicaine n'aime guère les hommes d'exception" ; "Si Jésus ne fut jamais un chef de guerre, il synthétise un bon nombre de figures antérieures symboliques et mythologiques de l'histoire de l'humanité (païenne et juive) qui occupent la place d'intercesseurs, de ponts, dans la verticalité spirituelle, à savoir : les pharaons égyptiens, les demi-dieux gréco-romains, Prométhée, Nemrod ou Caïn".)

    ...et d'allégations contradictoires, comme cette diatribe contre l'idéologie (p. 195), alors même qu'il n'y a pas de but plus idéologique que celui assigné au super-héros de "sauver le monde".

    Au second degré (rarement atteint par les "comics"), on pourra trouver quelques passages cocasses; par exemple quand Eric Delbecque nous explique que la série (belge) "Largo Winch" a le mérite d'affranchir ses lecteurs sur le monde des affaires ; ou encore quand il prétend que Wonder Woman contribue au féminisme... sans pour autant réveiller ou prolonger la guerre des sexes. "De surcroît, les dessinateurs de comics subliment les corps féminins sans tomber dans le machisme ou la vulgarité, ce qui contribue au bout du compte à une valorisation intégrale des femmes, tout aussi bien morale qu'intellectuelle, psychique et physique" [amen]. 

    Le bouquin contient deux allégations erronées qui méritent d'être infirmées : la culture des super-héros est qualifiée de "populaire". Ses moyens de production, largement industriels, indiquent qu'il s'agit d'une culture de masse, produite par conséquent par les élites politiques et économiques afin de susciter un mouvement d'adhésion (la culture de masse opère comme la religion autrefois). Les cultures populaires authentiques contiennent un élément de défi ou de méfiance à l'égard des élites. Quant aux "super-héros", ce sont tous ou presque des "super-flics".

    Ce rôle de supplétif de la puissance publique assigné aux "super-héros" est le premier indice montrant que cette culture diffère nettement de la mythologie grecque (ou biblique, puisque E. Delbecque convoque aussi la Bible à l'appui de sa thèse). Bien plutôt qualifiable de "barbare", du point de vue grec, une culture dont la défense de la puissance et de l'ordre publics représentent le point d'orgue.

    "L'Iliade" n'est pas un récit patriotique ; Homère ne prend pas parti pour les Achéens contre les Troyens ou vice-versa; Homère prend parti pour Ulysse contre Achille, c'est-à-dire pour une forme d'héroïsme supérieure. Même Achille est trop "individualiste", pourrait-on dire, pour se situer au niveau d'un super-héros américain exalté par des sentiments patriotiques.

    Une expression d'Eric Delbecque contredit sa propre tentative d'ériger la culture des super-héros en culture capitaliste humaniste ; en effet, définissant la culture des super-héros comme "un reflet des aspirations et des pulsions de la société américaine", il la situe aux antipodes de la mythologie grecque ; celle-ci ne reflète pas la culture ou la société grecque antique, ne vise pas à la justifier mais à la transcender.

    Les Super-héros pour les Nuls, par Eric Delbecque, First-éditions, 2016.

    P.S. : Au milieu des années 1950, examinant la question de la culture de masse et l'avenir de la société de loisirs, l'essayiste Hannah Arendt écrivait ceci : "(...) Quand livres ou reproductions sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus en nombre considérable, cela n'atteint pas la nature des objets en question. Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes sont modifiés - réécrits, condensés, digérés, réduits à l'état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images.

    Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n'est pas une désintégration, mais une pourriture, et ses actifs promoteurs ne sont pas les compositeurs de Tin Pan Alley, mais une sorte particulière d'intellectuels, souvent bien lus et bien informés, dont la fonction exclusive est d'organiser, diffuser et modifier des objets culturels en vue de persuader les masses qu'Hamlet peut être aussi divertissant que My Fair Lady, et, pourquoi pas, tout aussi instructif.

    Bien de grands auteurs du passé ont survécu à des siècles d'oubli et d'abandon, mais c'est une question pendante de savoir s'ils seront capables de survivre à une version divertissante de ce qu'ils ont à dire." (In : "La Crise de la Culture")