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  • Don Quichotte - Suite et fin****

    La vie est trop courte pour l'employer à lire des romans (ou regarder des séries télé, ce qui revient au même)webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,don quichotte,sancho pança,cervantes,warum ! Les romanciers qui les écrivent, eux, fournissent l'excuse de devoir gagner leur croûte ; mais ce prétexte ne sert-il pas aussi à justifier les pires ignominies ?

    Tout au plus s'autorisera-t-on à lire "Don Quichotte", à propos duquel de plus éminents critiques que moi s'accordent à dire qu'il est "le roman des romans" ; et notamment parce que le Quichotte de Cervantès, tout en divertissant comme un roman, nous en fait visiter les coulisses et démystifie cette grande religion hyper-puissante (si vous n'avez pas observé des ados lisant "Harry Potter" ou quelque BD japonaise fabriquée à la hâte, vous n'avez pas idée de ce qu'est une grande secte hyper-puissante).

    Le roman des romans est une caricature de roman.

    Le "hic", c'est que le Quichotte fait 800 pages au bas mot. Il faut donc s'organiser pour en lire quelques pages chaque soir, en famille autour du feu - il fera l'année. Quel psychanalyste me démentira si je dis que c'est un excellent stimulant pour la cervelle des enfants que de devoir se représenter (mentalement) tous les paysages décrits par Cervantès, qui servent de décors aux aventures de son héros, aussi cocasse qu'il est crétin (pour avoir lu trop de romans incitant à l'héroïsme et à "accomplir ses rêves", suivant la formule religieuse consacrée) ?

    Si vous n'avez ni famille ni cheminée, vous pouvez lire la version abrégée par Rob Davis et publiée par les eds. Warum en deux tomes séparés, cela ne vous prendra qu'une paire d'heures ; nous avions déjà dit dans "Zébra" à propos du premier tome que Rob Davis a su préserver et souligner le côté caricatural ou satirique de l'oeuvre.

    Rob Davis s'est efforcé de choisir les épisodes les plus significatifs, comme celui (tome II) où Don Quichotte et son écuyer Sancho Pança sont les victimes d'un duc et d'une duchesse malicieux, décidés à s'amuser aux dépends de ces deux idéalistes fanatiques par le moyen de plaisanteries cruelles. Qui manipule-t-on plus facilement, en effet, que les personnes idéalistes ? (l'idéal abstrait de Don Quichotte est représenté par une femme, Dulcinée, comme Homère a choisi Hélène pour incarner le mobile de la guerre ; l'idéal plus vulgaire de Sancho Pança est représenté par une île et la promesse d'en devenir proprio).

    Cervantès pouvait-il se douter que, quatre siècles plus tard, son ouvrage satirique dirigé contre ce fléau social que représente la lecture, serait toujours d'actualité ? Et plus que jamais puisque le fléau, circonscrit du temps de Cervantès aux jeunes gens de bonnes familles aristocratiques, a fait tache d'huile. La manie de rêver a, peu à peu, infiltré les couches populaires, autrefois préservées par leur bon sens et leur pragmatisme.

    Et combien de héros modernes ne sont-ils pas "donquichottesques", c'est-à-dire à la fois fascinants par le courage et l'obstination qu'ils mettent dans leurs entreprises, et méprisables parce qu'ils ne font, somme toute, que courir après un fantasme vaniteux ?

    Don Quichotte - Suite et fin (tome II) par Cervantès et Rob Davis, éds Warum, 2016.

  • Tocqueville***

    "Librement adapté de "Quinze jours dans le désert" d'Alexis de Tocqueville."webzine,gratuit,zébra,bd,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,tocqueville,kévin bazot,quinze jours dans le désert,indiens,amérique

    C'est honnête, un peu laborieux... instructif...

    Le Tocqueville de Kévin Bazot, c'est celui du Journal de voyage, plus concret, et l'on voit beaucoup (dans la BD) les deux voyageurs contempler in vivo la destruction des Indiens (qui crèvent alcoolo dans les rues sans un regard des passants).

    Le massacre des Indiens, ainsi que la cupidité des colons venus d'Europe fera douter Tocqueville de l'avènement de la démocratie en Amérique.

    Tocqueville - vers un Nouveau Monde, par Kévin Bazot, eds Casterman, 2016.

  • Moi, Assassin**

    Cette BD d'Antonio Altarriba et Keko a reçu le prix de la Critique ACBD en 2015. Peut-être parce qu'ellewebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,antonio altarriba,keko,assassin,denoël graphic,sade tient un discours philosophique, ce qui n'est pas commun en BD ?

    Passons sur le dessin, assez insignifiant ; Keko mélange le trait avec des photographies, sans doute pour donner une plus grande impression de réalisme, mais il ne maîtrise pas bien cet effet.

    Keko campe un personnage de professeur de fac, assassin à ses heures perdues pour "l'amour de l'art" (celui de la transgression, assez en vogue). Ce personnage de professeur a les traits d'Antonio Altarriba, le scénariste, qui enseigne la littérature française à la fac du pays basque.

    Dans la BD, le prof enseigne l'histoire de l'art ; au travers d'un long monologue, cet assassin multirécidiviste s'efforce de convaincre le lecteur que l'assassinat, dès lors qu'on le pratique comme un art, n'est pas une activité condamnable ; en outre, plaide-t-il, la société repose sur le crime de sang, à l'échelle individuelle ou industrielle. Entre autres propos subversifs, le prof assassin propose que l'on qualifie les politiciens de "tueurs en série" ; car quand il leur arrive de tuer par procuration, afin de défendre les intérêts qu'ils représentent, ils le font méthodiquement en grand nombre ; comme les tueurs en série, les politiciens les plus sanguinaires (Napoléon, Kadhafi, etc.) ont d'ailleurs beaucoup d'admirateurs des deux sexes.

    Altarriba à travers son double de papier ne manque pas de rapprocher l'assassinat de la sexualité, autre ressort social majeur.

    Le propos est d'autant plus satirique que nous vivons dans une société moderne qui prétend reposer sur des valeurs "humanistes" comme la solidarité, la fraternité, voire l'amour -à l'opposé de l'assassinat. Il n'est cependant que d'observer le goût du public pour les crimes sanglants et le sang, à travers le cinéma, la littérature ou la presse, pour deviner que le discours humaniste n'est qu'un écran de fumée, suggère Altarriba.

    En exergue, Altarriba a placé une citation du marquis de Sade, qui s'efforça aussi à travers son oeuvre d'arracher à la société son masque de respectabilité.

    Mais Altarriba n'est pas un assassin ; du moins il n'est pas crédible dans ce rôle de prof assassin (les scènes qui illustrent les rivalités entre profs au sein de la fac sont beaucoup plus convaincantes). L'aspect de "BD à thèse", un peu pesante, prend le dessus en définitive.

    De plus, en refermant cette BD, on se dit qu'elle n'est pas si éloignée que ça des séries américaines putassières, à base d'hémoglobine et de tueurs en série, que Altarriba condamne à cause de leur vulgarité.

    "Moi, Assassin", par Antonio Altarriba et Keko, Denoël Graphic, 2015.

  • Le Sacre de la Bande-dessinée

    Si ce numéro de l'épaisse revue "Le Débat" (mai-août 2017), intitulé "Le sacre de la bande-dessinée", prouve webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,le débat,gallimard,sacre,groensteen,dagen,mouchart,peeters,nathalie heinich,hergé,rémi brague,jean-luc marion,artificationbien une chose, c'est l'intellectualisme ambiant.

    Outre les thuriféraires professionnels habituels de la bande-dessinée que sont T. Groensteen, B. Mouchart ou B. Peeters, le sommaire de "Le Débat" regroupe en effet quelques universitaires polyvalents, tels que Rémi Brague ou Jean-Luc Marion, des chercheurs au CNRS, un ex-politicien (Hubert Védrine), des critiques d'art (Philippe Dagen, Fabrice Piault) - ainsi que quelques autres plumitifs, journalistes ou romanciers.

    D'emblée il saute aux yeux que, contrairement à Napoléon, les auteurs de BD ne sont pas assez fortiches pour se coiffer eux-mêmes de la couronne. En effet, Jacques Tardi est le seul auteur qui participe à cette cérémonie, et encore, c'est pour notifier son désintérêt : - ça m'indiffère totalement, même si, à mon avis, le but d'une bande-dessinée est d'être imprimée et lue dans un livre ou un journal et pas d'être exposée sur un mur. Présenter des planches comme des oeuvres d'art flatte peut-être certains auteurs en quête de reconnaissance, mais ça ne m'intéresse absolument pas.

    Comme Tardi est poli, il n'envisage que la flatterie, sans mentionner l'aspect mercantile, pourtant caractéristique de la production d'oeuvres d'art contemporaine, bien au-delà de la seule bande-dessinée. Quelle production se prête mieux à la spéculation financière que la production artistique ? Aucune, car la valeur de l'art aujourd'hui est on ne peut plus incertaine. En atteste le triplement récent des bénéfices sur le marché de l'art, au point que l'on peut parler (sans jeu de mots) de "bulle spéculative" dans ce domaine. Les artistes et leurs producteurs joueront-ils un rôle déclencheur dans la prochaine crise mondiale et ses dommages collatéraux (guerres civiles, famines, génocides, terrorisme) ?

    La spéculation est caractéristique -ô combien- du génie ultra-moderne. Il aurait ainsi convenu de se demander plus précisément, pour éviter des digressions oiseuses, si la BD est un art spéculatif, et dans quelle mesure ?

    Le débat, qui selon l'apparence constitue la raison sociale de cette revue, est hélas à peu près absent de ses pages, qui relatent de façon très séquentielle et narrative comment les auteurs de bande-dessinée sont devenus des gens respectables en dépit de leur inaptitude atavique à se vêtir convenablement et s'exprimer sans fautes d'orthographe.

    Pourquoi la bande-dessinée est-elle soudain en odeur de sainteté ? Est-ce dû à la disparition de toute forme d'esprit critique dans la société de consommation, ou bien à une autre raison ? On aurait pu se poser la question, laisser des avis divergents s'exprimer. Quelques réserves anciennes, ça et là, sont bien évoquées, mais c'est pour les qualifier aussitôt de "caduques". Comme la plus pertinente de ces critiques fait le lien entre la bande-dessinée (et le cinéma) et la "culture de masse", stigmatisant celle-ci comme un phénomène totalitaire, doit-on en déduire que la critique du totalitarisme est caduque ?

    On aurait pu aussi relever que la bande-dessinée à l'usage du jeune public ("Tintin") se prête particulièrement au jeu de "l'artification" de la BD, pour reprendre l'expression hideuse de la sociologue Nathalie Heinich (la laideur de son vocabulaire est le principal gage de sérieux de la sociologie). C'est probablement dû à la sophistication des moyens mis en oeuvre dans ce genre destiné aux enfants où l'ellipse n'est pas permise. Si la ligne de Hergé est "claire", c'est surtout du point de vue du récit, exempt de "second degré" ; celui-ci est caractéristique au contraire des ouvrages humoristiques, ou encore des fables mythologiques, tandis que les "aventures de Tintin" sont dépourvues de ce relief. Qu'elle ait un ressort "inconscient" n'indique absolument pas la profondeur du travail d'Hergé.

    Encore une fois, ce numéro est un numéro d'intellectuels, et il en dit plus long sur le rôle de l'intellectuel (prolongeant celui du prêtre) dans la société moderne, que sur la bande-dessinée elle-même. Sur la valeur et les limites du genre de BD qu'il pratique, le propos assez pragmatique de J. Tardi est le plus éclairant.

    En feuilletant ces pages, on peut se laisser aller à son tour au jeu de la remise des prix ou des titres, dont les intellectuels sont friands :

    - "Tintin, ce n'est pas rien !" (Rémi Brague) : Prix de la "ligne claire" pour ce titre-coup de bluff.

    - "Cette déflation de la chasse au bijou (au trésor) disparu, où le vol n'est plus réel mais apparent, se marque par la déflation parallèle de la chasse aux voleurs (...)" (Jean-Luc Marion) : Prix "Alcofribas Nasier" de la tournure amphigourique destinée à camoufler l'indigence du propos.

    - "Chez Hergé, l'histoire reste un cadre, pas un matériau, comme elle l'est chez Jacobs [?] et d'autres plus proches de l'esprit d'Alexandre Dumas [?], ce géant, dans "Les Trois Mousquetaires" (Hubert Védrine) : Prix de l'euphémisme, puisque Tintin est aussi éloigné de l'histoire que l'est la propagande politique.

    - "Dans les bibliothèques publiques les plus récentes, la bande dessinée occupe une place de choix. Avec environ 20% des prêts, elle a la réputation non usurpée d'une star des bibliothèques publiques - à tel point que le terme de "produit d'appel" a parfois été prononcé à son sujet." (Antoine Torrens) : Prix "Angoulême" du plus bel emballage.

    Etc.

  • Henry de Groux - Journal***

    Les trompettes de la renommée sont parfois bien mal embouchées... Pourquoi Van Gogh, Cézanne, Gauguin,webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,henry de groux,journal,inha,kimé,léon bloy,delacroix,géricault,baudelaire,beethoven,14-18,soldat,catholique sont-ils célébrés dans le monde entier, tandis que Henry de Groux (1866-1930) demeure inconnu ou presque ? Il y a pourtant dans l'oeuvre et l'existence chaotique du peintre bruxellois tous les ingrédients pour fasciner le public...

    A l'instar de Nietzsche, de Groux serait-il trop sulfureux pour notre époque ? C'est peut-être une explication... Plus sûrement, la complexité assumée de de Groux, le caractère inclassable de son oeuvre, déroutent les fabricants d'étiquettes que l'on appose sous les tableaux pour permettre au public et aux étudiants de les digérer plus facilement. L'étiquette "symboliste", qu'on colle parfois à de Groux, ne souligne qu'un aspect de sa peinture.

    Le volumineux Journal que de Groux a laissé derrière lui dévoile une personnalité aux nombreuses facettes. Doublement attiré par la rédemption, d'une part, et par Satan d'autre part (le dieu des artistes), on pourrait qualifier ce peintre épris d'imagination de "baudelairien".

    Ce travail opiniâtre de consignation des faits intimes, sentiments, cauchemars, observations critiques, laissait son auteur lui-même sceptique quant à sa valeur. Dans le meilleur des cas, celui-ci y voit le témoignage sincère, le tableau de la tempête intérieure qui agite l'artiste moderne ; sans doute est-ce la meilleure raison de lire de Groux, tant il est vrai que l'art moderne -les musées sont trompeurs à cet égard- a comme les icebergs une importante partie immergée, dissimulée à la vue du simple spectateur.

    La confrontation avec Van Gogh est particulièrement éclairante ; de Groux a émis un jugement très sévère sur la peinture de son confrère, sans mépriser pour autant l'homme comme il méprisait franchement Cézanne ou Apollinaire, qu'il accuse de divers trucages artistiques. De Groux se fit même virer de son groupe d'artistes (les XX), pour avoir refusé d'être exposé en même temps que Van Gogh.

    "De toutes les peintures que j'ai pu voir du peintre hollandais, têtes ou paysages, je ne m'en rappelle pas une qui brillât par des qualités vraiment picturales que l'on pût sincèrement estimer remarquables. Elles ne se signalent que par la même facture exaspérée et maladroite. Un seul morceau représentant des harengs sur un plat de faïence ou de grès, m'a séduit par une chaleur de ton et une certaine verve de facture vraiment assez heureuse, assez rare dans sa production. C'est tout.", note de Groux dans son Journal en 1893.

    De Groux voyait dans le travail de Van Gogh l'oeuvre d'un aliéné, et non d'un artiste en pleine possession de ses moyens ; cependant, de Groux fut interné lui aussi dans un hôpital psychiatrique à Florence, après avoir effrayé sa maîtresse ; il s'en évadera dans des conditions rocambolesques. De Groux consigne d'ailleurs dans son Journal une insomnie aggravée, causée par des cauchemars violents qu'il redoute d'affronter. Mais surtout, de Groux fut assailli comme Van Gogh par des considérations d'ordre métaphysique, interférant dans son existence. Si Van Gogh est maladroit, et touchant par cette maladresse, on ne peut pas dire que de Groux soit très habile non plus.

    La foi n'est pas héréditaire chez de Groux comme elle est chez Van Gogh (fils et petit-fils de pasteur) ; elle s'incarne dans un ami très proche, Léon Bloy (compagnon d'infortune, par qui il fut hébergé et qu'il hébergea quand ils furent, chacun leur tour, dans le besoin), polémiste catholique et anarchiste (!?) ("L'argent est le sang des pauvres.").

    En même temps qu'il est attaché à son ami Bloy, impressionné par sa foi intransigeante, qui tranche à ses yeux singulièrement avec le mode de vie bourgeois, de Groux demeure athée en secret, pour éviter d'être sermonné par son ami. Il confie dans son Journal qu'il se sent proche des peintres Delacroix ou Ingres qui, bien qu'ils honorèrent de nombreuses commandes religieuses, restèrent athées ou "rationalistes". Du catholicisme, de Groux n'admire que les ouvrages d'art, dont son ami Bloy se méfie au contraire.

    Une rupture durable interviendra entre les deux amis, dont l'affaire Dreyfus, et Zola en particulier, sont le facteur déclencheur. Tandis que de Groux ira jusqu'à défendre Zola physiquement, Bloy vitupère au contraire le défenseur du capitaine Dreyfus, l'accusant d'être un imposteur, un bourgeois retranché dans une villa cossue (sous-entendu : un faux messie). De Groux finira par rompre avec Bloy, effrayé de surcroît par l'épouse danoise du polémiste.

    De Groux sacrifia sa carrière à une incessante remise en question, tant spirituelle qu'artistique, ôwebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,henry de groux,journal,inha,kimé,léon bloy,delacroix,géricault,baudelaire,beethoven,14-18,soldat,catholique combien éprouvante. En cela, de Groux est bien plus moderne que bien des modernes. Alors qu'il est déjà avancé en âge et dans la maîtrise de son art, sans doute mû par son enthousiasme pour les compositeurs modernes, Wagner en tout premier lieu, de Groux croit déceler en lui une vocation impossible de compositeur. Cette "découverte" le bouleverse.

    Les éditeurs et commentateurs de ce Journal en ont facilité la lecture en classant les notes de de Groux par thèmes (l'art, la vie, l'époque...) et en proposant un index des noms propres.

    Leur commentaire fait parfois croire que de Groux avait des goûts "classiques", ce qui est inexact. De Groux admire Géricault, et surtout Delacroix ; or ce dernier n'a rien d'un peintre "classique" ; son Journal indique au contraire que l'oeuvre de Delacroix contient toutes les clefs de l'art moderne, la volonté de fusion avec la musique tout d'abord. C'est d'ailleurs peut-être sur ce point que la connivence entre de Groux et Bloy s'établit ; et si le fanatisme catholique de Bloy et le fanatisme artistique de de Groux, dont l'absolu est musical, n'étaient que deux facettes d'une même religion.

    Le reproche adressé par de Groux à un certain nombre de ses contemporains n'est pas d'être trop modernes, mais de n'être pas assez "artistes", ce qui est bien différent. La conception de l'art de de Groux, à l'instar de celle de Baudelaire ou Nietzsche, implique une profonde aversion pour la démocratie.

    *Ci-dessus, portrait de Beethoven par H. de Groux.

    Henry de Groux (1866-1930) - Journal, éds Kimé/Institut national d'histoire de l'art, 2007.

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    Soldats de 14-18 équipés de masques à gaz, dessinés sur le vif par de Groux.

  • Churubusco***

    Dans cette bande-dessinée (traduite de l'italien) d'Andréa Ferraris, un épisode politique dramatique sert de toilewebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,churubusco,mexique,états-unis,1840,andrea ferraris,rackham de fond à l'intrigue : l'invasion du Mexique (Haute-Californie) par les Etats-Unis en 1840, afin d'annexer une partie de la côte Pacifique, stratégique sur le plan du commerce avec l'Asie.

    Les Etats-Unis se saisirent du premier prétexte pour déclarer la guerre au Mexique, ainsi que l'on voit faire les nations puissantes lorsqu'elles veulent s'emparer des ressources de petits pays. Vaste était le Mexique, mais faible sur le plan militaire.

    Venant du Texas, une armée composée surtout de mercenaires recrutés parmi la population immigrée en provenance d'Europe enfonce l'armée mexicaine. Le bataillon de mercenaires irlandais "Saint-Patrice" va déserter et se rallier au Mexique en se retranchant dans le village de Churubusco. C'est l'histoire de ce retournement que l'auteur de cette BD a choisi de raconter.

    Une fois Churubusco enlevé et la plupart des "san-patricios" (déserteurs irlandais) exécutés, cette guerre de conquête qui avait fait un peu moins de 40.000 morts s'acheva.

    Les déserteurs irlandais, dit la notice de conclusion, furent honorés comme des héros et des martyrs dans le camp mexicain. La raison de leur ralliement est incertaine, qui tient sans doute à un mélange d'opportunisme et au mépris des hommes de troupe américains vis-à-vis des Irlandais comme des Mexicains.

    La plupart du temps le cinéma peint la guerre sous un jour romantique, voire esthétisant, servant ainsi la cause nationaliste ; cette BD n'idéalise aucun camp et ne cache rien des réalités de la guerre.

    "Churubusco", par Andrea Ferraris, éd. Rackham, 2016.

  • Reiser****

    La biographie de Jean-Marc Reiser par Jean-Marc Parisis (1995) retrace à l'aide de différents documentswebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,biographie,jean-marc reiser,jean-marc parisis,hara-kiri,françois cavanna,grasset (interviews dans la presse écrite et audiovisuelle, témoignages de proches, films...) la carrière du génial dessinateur de presse Reiser, emporté à 42 ans par un cancer (1983).

    La carrière de Reiser, racontée par Parisis, rappelle combien "Hara-Kiri" pèse lourd dans le bilan artistique de l'après-guerre; on peut se demander si ce n'est pas la dernière manifestation d'art populaire en France ? Il est significatif qu'un certain nombre d'intellectuels s'efforcent d'en minimiser la portée, lorsque l'histoire de "Charlie-Hebdo" est évoquée à la télé.

    Il est une manière de contrôler ou de subjuguer le peuple par le biais de l'art -les critiques de la culture totalitaire utilisent le terme de "culture de masse" pour désigner ce phénomène - "Hara-Kiri" se distingue de toute une production artistique infantilisante, et n'est "bête et méchant" que par dérision. L'oeuvre de Reiser fait penser pour cette raison à celle de Louis-Ferdinand Céline, cité à plusieurs reprises par Parisis, qui propose ici une comparaison "éclairante", entre deux auteurs populaires d'avant-garde.

    Plus personne n'écrit en effet de la même manière depuis Céline (pas même ceux qui le détestent) ; de la même façon on peut dire que la presse satirique française est encore marquée par Reiser (à l'exception du "Canard enchaîné", peut-être, et encore) ; qui est Luz, si ce n'est un dessinateur avec les idées de "boy-scout" de Hergé, imitant la "ligne crade" de Reiser ?

    Le parcours de Reiser est pour cette raison plus intéressant que celui de Cabu, second "phare" de la caricature d'après-guerre, dont le style plus classique est aussi plus intemporel. Reiser est indissociable de "Hara-Kiri", ce qui est moins le cas de Cabu.

    Sans Cavanna et le Pr Choron, Reiser aurait fini chef de secteur chez "Nicolas", le célèbre marchand de pinard qui publia quelques dessins de Jean-Marc Reiser dans sa gazette interne, avant qu'il ne devienne LE Reiser, adulé par la "grande presse" après avoir accouché à "Hara-Kiri" d'un style si personnel. A l'instar de Wolinski, Reiser mesurait l'importance de sa rencontre avec François Cavanna et le Pr Choron. Ce duo incita Reiser à expulser ce qui lui pesait très lourdement sur l'estomac.

    C'est ici encore le point commun entre Reiser et Céline : le besoin impérieux de se débarrasser du tas d'immondices que la société leur a fait avaler de force, alors qu'ils étaient encore des gosses, à la fois extra-lucides et sans défense. Ces deux damnés précoces, miraculeusement revenus de l'enfer, ne sont guère effrayés par la mort (cela explique leur audace artistique) : tôt, ils ont appris que vivre n'est pas forcément une chance.

    On peut faire à Parisis le grief de s'attarder excessivement sur l'enfance de Reiser, néanmoins ce préambule permet sûrement de comprendre comment et pourquoi l'art de Reiser est un cri de rage, modulé afin de se transformer en quelque chose de plus fort.

    Unique rejeton d'une femme de ménage lorraine, de père inconnu, Reiser a enquêté sur sa véritable identité, en quoi sa mère ne l'a guère aidé, désireuse au contraire d'effacer cet épisode génital. Reiser a-t-il pour père biologique un soldat allemand ? Cela expliquerait les réticences de sa mère à fournir une explication plausible. Une fois le destin "forcé" par Reiser, grâce à "Hara-Kiri", cette énigme biologique perdra de son importance; de même, le dessinateur a perdu sa mère en triomphant de sa condition sociale, un mur d'incompréhension s'élevant peu à peu entre la mère et le fils, longtemps ficelés ensemble par la nécessité.

    - Episode "castrateur", celui où la mère de Reiser lui interdit de prolonger des études. Reiser élaborera ainsi ultérieurement une forme d'expression, au moins aussi littéraire que plastique, indépendamment de la BD en même temps qu'elle est de la BD à l'état pur ou brut, afin de compenser son handicap scolaire et rhétorique. De fait le style est secondaire chez les meilleurs artistes. L'affirmation de son individualisme a été facilitée par Cavanna et Choron, eux-mêmes exemplaires d'une détermination rarissime de la part d'hommes du peuple, que les institutions républicaines se font fort d'encadrer de tous les côtés (l'armée, la police & l'école), avec l'efficacité redoutable d'une mère abusive.

    "Hara-Kiri" est une histoire de pauvres, et Parisis fait bien de souligner cette particularité, car les pauvres n'ont en principe pas le droit de devenir artistes : la société l'interdit, de haut en bas. On doit bien faire ici la différence entre la prostitution et l'art, pas toujours évidente à l'heure où le marché fait l'art et les artistes ; lorsque Cavanna a compris que "Hara-Kiri" était devenu assimilable, après des années de publication, à du matériel pornographique, il a su qu'il s'était fait baiser - petit à petit le beau, le merveilleux journal "Hara-Kiri" est devenu "un journal de beaufs", selon le terme choisi par Cavanna pour remuer le couteau dans la plaie.

    La récupération politicienne de "Mai 68" passe aussi par là, par la réduction de "Mai 68" à une "révolution sexuelle". Les chapitres sur l'emploi de Reiser par la "grande presse", sa limitation au mobile sexuel, sont aussi intéressants. L'attitude de Reiser sur ce plan est ambiguë. Se serait-il transformé en vieux satyre égrillard comme son pote Wolinski si le cancer n'avait pas tranché le fil avant ?

    Plutôt athée, et même assez anticlérical, Reiser n'en était pas moins "croyant". Non pas en une quelconque utopie politique ou sociale, contre laquelle Parisis nous explique que la pauvreté de son milieu d'origine l'avait vacciné. Les convictions écologistes de Reiser, où il investit beaucoup de temps et d'énergie, en particulier la foi dans le salut de l'humanité grâce à l'énergie solaire, s'expliquent sans doute parce que l'écologie, du temps de Reiser, n'était pas encore organisée en religion, avec ses curés puritains et leur moraline éco-responsable. A quoi bon sauver la planète si c'est pour s'y faire chier comme un jour d'élection au suffrage universel ?

    Reiser fut aussi séduit un temps par la théologie catholico-évolutionniste alors en vogue de Pierre Teilhard de Chardin, mais restée aussi marginale que la foi dans l'énergie solaire pour tous.

    Plus étonnant de la part de ce polygame poursuivi par les femmes, on apprend que Reiser a eu foi dans... l'amour ; plusieurs années durant, il a poursuivi de ses assiduités une hôtesse de l'air qui le battait froid et n'accepta guère plus que son amitié. Mais il s'agit là plutôt d'une religion "en creux", hypothétique, incarnée par la femme hors d'atteinte, une religion de celles qui satisfont l'aspiration à la pureté des personnes trop lucides pour rêver à une société idéale et voter con.

    L'athéisme de Reiser était donc éloigné du fanatisme nationaliste athée, qui au XXe siècle a fait d'immenses ravages, et qui est à peu près incompatible avec la satire.

    Reiser, par Jean-Marc Parisis, éd. Grasset, 1995.