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KRITIK - Page 4

  • Les Super-héros pour les Nuls*

    De quoi les Super-héros sont-ils le nom ? D'une propagande patriotique assez banale, comme on peut lewebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,kritik,critique,super-héros,éric delbecque,largo winch,homère,ulysse,hannah arendt penser au premier abord ?

    Il ne faut pas compter sur Eric Delbecque, "expert en intelligence stratégique" (sic) pour nous le dire car, sous couvert d'étude et de vulgarisation, il publie en réalité chez "First-Editions" un plaidoyer en faveur des super-héros.

    A en croire Eric Delbecque, l'industrie du divertissement américaine n'est pas seulement une industrie du divertissement, par-dessus le marché elle véhicule des valeurs "humanistes".

    Tout en énumérant les trente-six variétés de super-héros pas très variés, l'auteur en profite pour distiller sa propagande aux accents macroniens (= le capitalisme, c'est cool) ; l'ensemble forme un tissu d'allégations fantaisistes ("La tradition républicaine n'aime guère les hommes d'exception" ; "Si Jésus ne fut jamais un chef de guerre, il synthétise un bon nombre de figures antérieures symboliques et mythologiques de l'histoire de l'humanité (païenne et juive) qui occupent la place d'intercesseurs, de ponts, dans la verticalité spirituelle, à savoir : les pharaons égyptiens, les demi-dieux gréco-romains, Prométhée, Nemrod ou Caïn".)

    ...et d'allégations contradictoires, comme cette diatribe contre l'idéologie (p. 195), alors même qu'il n'y a pas de but plus idéologique que celui assigné au super-héros de "sauver le monde".

    Au second degré (rarement atteint par les "comics"), on pourra trouver quelques passages cocasses; par exemple quand Eric Delbecque nous explique que la série (belge) "Largo Winch" a le mérite d'affranchir ses lecteurs sur le monde des affaires ; ou encore quand il prétend que Wonder Woman contribue au féminisme... sans pour autant réveiller ou prolonger la guerre des sexes. "De surcroît, les dessinateurs de comics subliment les corps féminins sans tomber dans le machisme ou la vulgarité, ce qui contribue au bout du compte à une valorisation intégrale des femmes, tout aussi bien morale qu'intellectuelle, psychique et physique" [amen]. 

    Le bouquin contient deux allégations erronées qui méritent d'être infirmées : la culture des super-héros est qualifiée de "populaire". Ses moyens de production, largement industriels, indiquent qu'il s'agit d'une culture de masse, produite par conséquent par les élites politiques et économiques afin de susciter un mouvement d'adhésion (la culture de masse opère comme la religion autrefois). Les cultures populaires authentiques contiennent un élément de défi ou de méfiance à l'égard des élites. Quant aux "super-héros", ce sont tous ou presque des "super-flics".

    Ce rôle de supplétif de la puissance publique assigné aux "super-héros" est le premier indice montrant que cette culture diffère nettement de la mythologie grecque (ou biblique, puisque E. Delbecque convoque aussi la Bible à l'appui de sa thèse). Bien plutôt qualifiable de "barbare", du point de vue grec, une culture dont la défense de la puissance et de l'ordre publics représentent le point d'orgue.

    "L'Iliade" n'est pas un récit patriotique ; Homère ne prend pas parti pour les Achéens contre les Troyens ou vice-versa; Homère prend parti pour Ulysse contre Achille, c'est-à-dire pour une forme d'héroïsme supérieure. Même Achille est trop "individualiste", pourrait-on dire, pour se situer au niveau d'un super-héros américain exalté par des sentiments patriotiques.

    Une expression d'Eric Delbecque contredit sa propre tentative d'ériger la culture des super-héros en culture capitaliste humaniste ; en effet, définissant la culture des super-héros comme "un reflet des aspirations et des pulsions de la société américaine", il la situe aux antipodes de la mythologie grecque ; celle-ci ne reflète pas la culture ou la société grecque antique, ne vise pas à la justifier mais à la transcender.

    Les Super-héros pour les Nuls, par Eric Delbecque, First-éditions, 2016.

    P.S. : Au milieu des années 1950, examinant la question de la culture de masse et l'avenir de la société de loisirs, l'essayiste Hannah Arendt écrivait ceci : "(...) Quand livres ou reproductions sont jetés sur le marché à bas prix et sont vendus en nombre considérable, cela n'atteint pas la nature des objets en question. Mais leur nature est atteinte quand ces objets eux-mêmes sont modifiés - réécrits, condensés, digérés, réduits à l'état de pacotille pour la reproduction ou la mise en images.

    Cela ne veut pas dire que la culture se répande dans les masses, mais que la culture se trouve détruite pour engendrer le loisir. Le résultat n'est pas une désintégration, mais une pourriture, et ses actifs promoteurs ne sont pas les compositeurs de Tin Pan Alley, mais une sorte particulière d'intellectuels, souvent bien lus et bien informés, dont la fonction exclusive est d'organiser, diffuser et modifier des objets culturels en vue de persuader les masses qu'Hamlet peut être aussi divertissant que My Fair Lady, et, pourquoi pas, tout aussi instructif.

    Bien de grands auteurs du passé ont survécu à des siècles d'oubli et d'abandon, mais c'est une question pendante de savoir s'ils seront capables de survivre à une version divertissante de ce qu'ils ont à dire." (In : "La Crise de la Culture")

  • Le Jeune Karl Marx*

    La crise mondiale de 2008 a replacé Karl Marx sous le feu des projecteurs, tant son célèbre pronostic webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,raoul peck,karl marx,frédéric engels,junge marx,rheinische zeitung,cinéma,capital,ligue des justes,communisted'autodestruction du capitalisme a semblé soudain proche de s'accomplir : - Le pire ennemi du Capital, c'est le Capital lui-même.

    L'auteur du "Capital" indique dans cette formule que le mouvement ou l'ébranlement de la société est d'abord le fait de la bourgeoisie et de son modèle économique de développement. Marx et Engels affirmaient qu'il résulterait de la faillite de l'Etat bourgeois une société meilleure - et s'efforçaient d'y concourir à leur manière, en éclairant la conscience des prolétaires à la lueur de leurs travaux.

    Un film récent, "Le Jeune Karl Marx", entend redonner vie aux personnages de K. Marx et de son ami Frédéric Engels, figés dans les traits pesants de la statuaire soviétique.

    On peine en effet à imaginer aujourd'hui que Marx et sa famille furent traqués dans toute l'Europe et espionnés par la police, tant voire plus que les imams qui prêchent le djihad aujourd'hui. Les élites bourgeoises redoutaient alors que les articles de Marx n'enflamment plus encore les mouvements de contestation ouvriers.

    Le film de Raoul Peck parvient à ressusciter ce climat de vive tension en Europe entre le prolétariat et les "capitaines d'industrie" qui l'emploient, dans des conditions dantesques. Même si l'épicentre s'est déplacé, en même temps que le prolétariat, de l'Europe vers le continent asiatique et l'Inde, ce climat de vive tension persiste désormais à l'échelle mondiale, suivant un schéma de propagation annoncé et décrit par Marx : "Les individus ont été de plus en plus asservis à une puissance qui leur est étrangère, (...) laquelle est devenue de plus en plus massive et se révèle être en dernière instance le marché mondial."

    Les acteurs qui interprètent K. Marx et F. Engels sont assez convaincants. Ils évitent de prendre la pose révolutionnaire romantique, la plus éloignée du souhait de ces deux journalistes subversifs de débarrasser le mouvement révolutionnaire prolétarien de son attirail de slogans sentimentaux à base de fraternité et de "droits de l'Homme" (dénoncés comme une duperie par Marx).

    Pour le reste, suivant la tendance du cinéma à verser dans l'anecdote et le détail, le film déçoit.

    Les costumes d'époque ont l'inconvénient de transporter la critique marxiste dans une sorte de passé glorieux du mouvement révolutionnaire prolétarien.

    Or le spectre du communisme marxiste rôde encore. Ainsi la culture de masse, produite par la bourgeoisie industrielle, qui remplace l'opium des vieilles religions tombées en désuétude, quelle peut bien être sa fonction, si ce n'est d'empêcher une prise de conscience des milieux les plus défavorisés en étouffant l'esprit critique ?

    L'effort des auteurs du film est perceptible pour faire comprendre au spectateur l'originalité de la démarche de Marx, en comparaison d'autres doctrines révolutionnaires, comme celle du Français Proudhon par exemple ; mais cet effort se solde par un échec. Il est vrai que ce n'est pas une mince affaire de résumer le marxisme, car il se présente comme une "science", perfectible et inachevée, non comme une "doctrine" à l'instar de la philosophie réactionnaire de Nietzsche, plus facile à cerner.

    Une part du malentendu à propos du marxisme tient précisément à ce que les mouvements politiques qui se sont réclamé de Marx ne pouvaient se passer d'une doctrine politique (voire d'une stratégie pour les plus vils), et que Marx et Engels fournissent surtout les éléments d'une science, l'Histoire.

    Peut-on comprendre quelque chose au marxisme en se tenant assis dans une salle de spectacle, alors qu'il part d'un mouvement de résistance au confort intellectuel ?

    "Le Jeune Marx" ("Der Junge Marx"), par Raoul Peck, octobre 2017.

    NB: On voit dans le film Marx assister en compagnie d'Engels au congrès de la "Ligue des Justes", renommée lors de ce congrès "Ligue communiste", alors que seul Engels y participa.

    - Ill. représentant Marx et Engels vérifiant les épreuves de la "Rheinische Zeitung" (Gazette rhénane fondée par Marx).

  • Loving Vincent***

    Ce dessin-animé à partir des toiles de Van Gogh, racontant la fin dramatique de l'artiste, est le projetwebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,caricature,van gogh,loving,dessin-animé,hugh welchman,dorota kobiela,théo,arles,shakespeare,villiers de l'isle-adam,artaud d'un couple anglo-polonais (Hugh Welchman & Dorota Kobiela), assistés par des centaines de peintre recrutés par petites annonces.

    Prouesse technique, sans doute, que d'assembler des milliers d'images peintes sur toile pour former un film, néanmoins l'art de Van Gogh est tout sauf une prouesse technique ; Van Gogh signe des toiles qui émeuvent par leur simplicité. Shakespeare fait cette remarque que la rose, poussée et épanouie au centre du jardin, une fois fanée ne soutient même pas la comparaison avec l'herbe folle du bord des routes ; Van Gogh est cette mauvaise herbe qui éclipse un art devenu académique - pure perspective de voyeur.

    Ce n'est d'ailleurs pas une performance d'animer les toiles de Van Gogh, car comme le confesse H. Welchman, "la peinture de Van Gogh remue".

    Pour le moins discutable sur le plan esthétique -parfois la lourdeur technique inhérente au cinéma se fait sentir-, "Loving Vincent" permet de s'approcher sans voyeurisme excessif du "suicidé de la société", tel que A. Artaud résume Van Gogh justement, contre la tentative de faire entrer le peintre dans un tableau clinique.

    Sautant de tableau en tableau, on suit les pérégrinations d'un jeune modèle de Van Gogh rencontré en Arles, que son père charge d'acheminer une lettre de Vincent à Théo, peu après la mort du peintre des suites d'une blessure par balle. Cela commence minable, comme une enquête de police ; qui plus est, les circonstances de la mort du peintre, présumé suicidé, sont troubles, et les histoires crapuleuses la société aime ça, pour ne pas dire qu'elle l'adore.

    On comprend mieux grâce à cet enchaînement de petites mailles biographiques que l'art de Van Gogh forme un tout, dont on ne peut isoler telle ou telle toile. Vincent est pratiquement indissociable de son frère. Sa peinture est aussi étroitement liée à une quête d'infini, dévoilée par l'abondante correspondance ; Van Gogh est plus "chercheur" qu'artiste. Elle est aussi indissociable de l'insensé pari d'un pur autodidacte, venu à la peinture à l'âge de... 28 ans, et dont le temps est compté.

    Difficile de ne pas croire au destin, après la cruelle ironie de la "gloire posthume" infligée à Van Gogh, ce faisceau de lumière sale, qui contraste de façon saisissante avec la quête de pureté de Vincent.

    On pense ici à la fable conçue par Villiers de l'Isle-Adam, du cygne étranglé par un bourgeois à la nuit tombée, afin d'en recueillir le dernier chant mélodieux.

    La Passion Van Gogh ("Loving Vincent"), par Dorota Kobiela & Hugh Welchman (Good Deed Entertainment) 2017 (à partir du 18 oct. en salles).

     

     

     

  • D'une Apocalypse à l'autre****

    Réédition augmentée et révisée d'un bouquin de Lionel Richard (1976) traitant de la production intellectuelle etwebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,kritik,critique,lionel richard,apocalypse,aden,expressionnisme,anarchisme,die brücke,aktion,der sturm,rosa luxembourg,karl liebknecht,nouveau testament,blochevik,hegel,nietzsche,marx,lénine,hitler artistique allemande de la fin du XIXe siècle à la fin des années 1930.

    L'auteur fait la lumière sur cette période de foisonnement intellectuel et artistique méconnue de ce côté-ci du Rhin, période qui précède immédiatement l'accession au pouvoir de Hitler et du parti nazi.

    Plusieurs chapitres détaillés et illustrés par les couvertures illustrées des nombreux journaux qui soutinrent cette effervescence sont précédés de la thèse suivante : l'apocalypse chrétienne hante la culture allemande, profondément marquée par la Réforme protestante et son imagerie, associée à l'émancipation culturelle de la population allemande. L'apocalypse est la toile de fond de la révolution artistique, politique et culturelle que connaît l'Allemagne au tournant du siècle (nation alors en forte expansion démographique et économique).

    "La religion et les luttes religieuses ayant profondément pénétré toute l'histoire de l'Allemagne et sa vie politique depuis la Réforme, la littérature et la peinture allemandes ont été envahies de références à l'Apocalypse, sur la base de son évocation dans le texte chrétien du Nouveau Testament."

    Aux lecteurs français, Lionel Richard rappelle le double aspect de la prophétie chrétienne, catastrophique d'une part, mais aussi réconfortante d'autre part, car synonyme d'avènement d'une ère nouvelle pour les "justes".

    La violence des événements politiques, économiques et militaires de la fin du XIXe et du début du XXe siècles donnent aussi consistance aux yeux des élites culturelles allemandes à l'idée de catastrophe ultime et d'effondrement d'un monde dominé par Satan.

    L'auteur délaisse le plus souvent cette thèse pour mieux s'attacher à l'évolution des différents mouvements qui s'enchevêtrent au cours de cette période, plus connus sous le terme générique d'"expressionnisme", étiquette à laquelle il est difficile de donner un sens précis autre que la revendication d'une rupture avec le passé culturel bourgeois de l'Allemagne (sur le plan esthétique, l'expressionnisme est particulièrement équivoque).

    Proche de cet "expressionnisme" se situent divers courants alternatifs comme le dadaïsme, "die Brücke" (le "Pont"), et les gazettes sur lesquelles ces courants de pensée s'appuyaient ("Der Sturm", "Aktion"...). L'auteur rappelle néanmoins au fil des chapitres l'usage d'un vocabulaire nettement connoté par les acteurs de cette tentative de révolution culturelle, qui se caractérise aussi par la fusion de l'art et de la politique. Il cite ainsi Rosa Luxembourg, parlant de "chemin de Golgotha de la classe prolétarienne" ; ou encore Karl Liebknecht : ceux des prolétaires qui sont encore endormis finiront par s'éveiller comme "sous les trompettes du Jugement dernier". Pour Ehrenstein, Jésus-Christ est "le premier des bolcheviks".

    Une parenthèse à propos de cette thèse d'une culture révolutionnaire allemande para-chrétienne ou para-apocalyptique ; cette thèse sort renforcée de la lecture de Hegel ou Marx, par lesquels les intellectuels allemands demeurent influencés à la fin du XIXe siècle. En effet, selon Hegel, le mouvement de l'Histoire est chrétien ; la révolution française de 1789 traduit un progrès de l'esprit du christianisme dans le monde et la société occidentale ; sur le sujet du christianisme, K. Marx est plus ambigu, mais sa prose a souvent les accents millénaristes que l'on retrouve ultérieurement chez Rosa Luxembourg ou Karl Liebknecht. En outre Marx voit dans la culture républicaine le prolongement du cléricalisme catholique, les instituteurs prenant la relève des curés afin d'inculquer au peuple la soumission à l'Etat (Marx a décrit la France comme la moins révolutionnaire des nations européennes).

    La philosophie réactionnaire de Nietzsche, qui exprime la haine de l'anarchie et du communisme a contrario, confirme aussi cette thèse. En effet Nietzsche est animé par une germanophobie viscérale, car il considère les Allemands comme un peuple marqué par le christianisme (notamment les milieux prolétariens ou anarchistes). L'exécration peu discrète de Nietzsche du peuple allemand empêchera Hitler de lui ériger une statue, bien qu'il partageait le voeu de Nietzsche de restauration de l'ordre moral contre l'art moderne décadent, car "judéo-chrétien".

    Dernière confirmation, l'attitude française vis-à-vis du bouillonnement culturel allemand, à laquelle l'auteur consacre un chapitre entier. Cette attitude oscille entre l'indifférence et le mépris pour la production artistique et littéraire allemande, perçue comme régionaliste et très inférieure à l'art français. Hier plus encore qu'aujourd'hui, les élites françaises étaient indifférentes au reste du monde, ainsi qu'à l'Histoire, qui se confondrait presque du point de vue français avec la notion de patrimoine.

    On mesure ici à quel point l'idéologie européenne, essentiellement allemande, colle mal avec la mentalité française autarcique, même si la défaite française de 1940, suivie de la domination culturelle des Etats-Unis (nation germanique), pèse depuis dans le sens inverse.

    Cependant on ne peut considérer cette révolution culturelle allemande comme l'illustration ou le produit de l'apocalypse chrétienne ; le lien n'est pas moins lâche ici qu'il s'avère entre la récupération du Nouveau testament par les élites catholiques (monarchie de droit divin/providentialisme/hégélianisme) ou, plus récemment, par la "théologie de la Libération" des révolutionnaires américains. Il reste que la référence au texte chrétien semble incontournable, que l'on se situe du côté des élites dominantes en place, ou bien que l'on veuille révolutionner l'ordre social.

    L'essai explore d'autres aspects intéressants, tel le rapport du mouvement révolutionnaire allemand avec son voisin russe communiste. Le mouvement allemand est plus "anarchiste", c'est-à-dire plus idéaliste et moins tourné vers la conquête du pouvoir que la révolution bolchevique. Pour certains intellectuels et activistes politiques allemands influents, il ne peut être remédié à la violence par une autre violence ; ils préfèrent en appeler à la force de l'Esprit (aux contours assez vagues). De leur côté les bolcheviks, Lénine en tête, ont ironisé sur la pusillanimité des mouvements révolutionnaires allemands, leur impuissance à évincer la démocratie libérale. Hitler, lui, ne reculera pas devant l'usage de la violence pour s'imposer.

    Par ailleurs l'intellectualisme de la révolution culturelle allemande, qui expose trente-six nuances d'anarchisme et de socialisme, est cause d'une césure avec le prolétariat, là où les partis nazi et soviétique usèrent de mots d'ordres démagogiques pour susciter l'adhésion massive.

    Le déclin de cette révolution culturelle est de surcroît analysé ; Lionel Richard dissuade de voir dans la gravissime crise économique que traverse l'Allemagne après la guerre la seule cause d'essoufflement de ce mouvement, mais il pointe aussi l'embourgeoisement des milieux anarchistes, évolution qui évoque le destin du mouvement (plus limité) de "Mai 68" en France, dont les figures emblématiques représentent désormais, non plus la contestation mais le conformisme.

    Le bouillonnement intellectuel de l'Allemagne de la première moitié du siècle fait aussi ressortir la platitude de la production contemporaine, allemande ou occidentale en général, une contre-culture complètement anémiée. L'idéal de la construction européenne apparaît comme principalement économique, c'est-à-dire mercantile. La vie intellectuelle et artistique se retrouve presque dans l'état de léthargie qui précéda, en Allemagne, la révolte contre les institutions bourgeoises.

    D'une Apocalypse à l'autre, par Lionel Richard, ed. Aden, 2014.

  • Chantier interdit au public***

    Le soupçon qui pèse sur la presse de manquer d'indépendance stimule la production de reportages en BDwebzine,bd,gratuit,fanzine,zébra,bande-dessinée,critique,claire braud,casterman,btp,sociorama,politiquement correct,esclavage,exploitation,antiracisme ; nous avions fait ici l'éloge de "La Banlieue du 20h" (Casterman), qui explore les coulisses peu reluisantes de la fabrique de l'info sur un sujet dont l'enjeu politique est majeur... incitant à s'interroger sur le rôle du mensonge dans la démocratie moderne.

    Dans la même collection, Sociorama, Claire Braud met son dessin expressif (c'est une qualité requise pour faire du bon reportage-BD) au service d'une enquête sur les conditions de travail dans les bâtiments et travaux publics (BTP). Le terme d'esclavage ne paraît pas ici excessif pour résumer dans quelles conditions les ouvriers noirs et arabes sont triés et dirigés sur les chantiers en France.

    Le travail dans les champs de coton de Louisiane était peut-être plus pénible encore ? ou dans les mines de Mittal actuellement en Ukraine ? sur les chaînes de fabrication des gadgets électroniques destinés aux clients occidentaux en Chine ? On peut toujours établir des nuances et des degrés dans l'esclavage - il y en a. De même il est difficile de situer la limite de l'abus, dans une société où l'éloge du travail et du sacrifice sont quasi-systématiques -de sorte que l'abnégation est parfois volontaire ; certains salariés se tuent à l'ouvrage de leur propre chef.

    On peut déduire de cette enquête de terrain que l'antiracisme en vigueur est surtout une façon de se donner bonne conscience. Le reportage montre que les précautions de langage antiracistes ont cours aussi sur les chantiers, où on ne parle pas de "nègres" ou de "bicots", mais plus gentiment de "boubous" et "d'Arabes" - autrement dit le fait de l'exploitation réelle s'accommode parfaitement de la contrainte du "politiquement correct".

    Le métier de contremaître aujourd'hui n'est sans doute pas une chose aisée , en effet, outre l'aptitude à conduire les travaux et diriger les travailleurs avec la brutalité que les matériaux et les délais imposent, il faut être capable de transgresser la norme tout en feignant de la respecter. Ainsi les Africains sont appréciés sur les chantiers en raison de leur docilité (certaines races sont plus dociles que d'autres, suivant une nomenclature tacite), de leur résistance physique et de leur discipline, mais aussi de leur réticence à appliquer des normes de sécurité trop complexes, qui ont pour effet de retarder les chantiers et de faire perdre de l'argent aux cartels du BTP.

    La BD de Claire Braud est sans doute utile à la veille du chantier pharaonique des Jeux olympiques à Paris, promu à l'aide de tout le savoir-faire "politiquement correct" requis (l'exhibition assez indécente de personnes handicapées, sachant combien pèse la frénésie concurrentielle dans le bilan des accidents du travail et de la route).

    Chantier interdit au public, par Claire Braud, ed. Casterman, 2017.

  • Le Chant du Cygne (9)

    Petit feuilleton historique estival (dernier épisode)

    Cubistes et cônistes

    A travers son Journal, le peintre belge Henry de Groux (1866-1930) est un témoin de premier plan, quoique méconnu, de l'art de son temps.

    Praticien exigeant, admirateur d'Eugène Delacroix comme Baudelaire, de Groux se montre souvent sévère avec ses contemporains. Son engagement total dans l'art et son amitié avec le pamphlétaire Léon Bloy le tiendront à l'écart des circuits officiels de l'art ; l'artiste belge, à demi-marginal, parviendra non sans difficultés à vivre de sa peinture.

    Extrait de son Journal (Eds Kimé) :

    1911 ? : Passons maintenant à cette exposition des cubistes qui obtient l'inéluctable succès de fou rire webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,henry de groux,journal,léon bloy,kimé,cubisme,cônisme,égyptiens,obélisque,phallus,fernand léger,salon,automne,1911auquel elle ne semblait même pas avoir prétendu, et les admirations farouches et convaincues jusqu'au désespoir, que nous fûmes les premiers à lui accorder.

    On a beaucoup écrit sur leur compte, mais ni leurs railleurs ni leurs défenseurs ne semblent avoir pénétré la véritable signification de cette manifestation picturale.

    En tout cas, aucun ne s'est rendu compte du véritable degré de maturité de ces prétendus novateurs.

    Pour ce qui est de la signification, je suis au regret de ne pouvoir rien dire sur ce sujet, plût à Dieu que j'eusse même pu en pénétrer la moitié du quart. S'il faut être astronome pour parler d'astronomie, on peut parler du ciel sans être astronome !

    Quant au reste, je pourrai peut-être donner à messieurs les cubistes eux-mêmes, sur leurs devanciers ou leurs ancêtres, certains renseignements qu'ils ignorent probablement...

    On s'accorde généralement parmi les orientalistes et les égyptologues explicateurs de symboles pour considérer la forme architecturale "obélisque" comme symbolisant le même principe que les "lingams" hindous et les "phallus" grecs. On admettra dans ce cas chez les Egyptiens une volonté d'interprétation cubiste indéniable ; car jusqu'à ce jour, rien ne semble avoir démontré chez les Egyptiens une conformation anatomique différent aussi sensiblement de la nôtre.

    Je me permets de passer ce tuyau à messieurs les cubistes en toute loyauté et d'annoncer aux fanatiques du Nouveau, et par conséquent des "cubistes", qu'ils ont fait une simple erreur et qu'ils ne saluent en réalité que les derniers rejetons décadents et atrophiés (combien) de la grande race des tailleurs de pierre symbolistes de la très vieille Egypte.

    - Puissance de diffusion du cubisme.

    - Puissance de pénétration du cônisme.

    - Comme avec Cézanne, H. de Groux fait preuve d'ironie avec les "cubistes", qu'il découvrit sans doute au Salon d'Automne de 1911.

    Rêvant d'une modernité plus spirituelle, H. de Groux s'agace des recherches purement formelles des suiveurs de Cézanne, et considère ce dernier comme un petit maître monté en épingle par quelques marchands.

    - Ci-dessus "Les Nus dans la Forêt" de Fernand Léger, exposé au Salon d'Automne de 1911 où cette peinture fit "sensation".

  • Les Chemins de Fortune***

    Le titre original : "Histoire générale des plus fameux pyrates" dit mieux que le titrewebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,daniel defoe,pyrates,michel le bris,caraïbes,barbe noire,djihadiste,utopiste,mai 68 donné à la nouvelle édition (et traduction) récente l'intention de l'auteur d'édifier ses lecteurs par un ouvrage sérieux : "Je ne doute point que l'on ne soit curieux d'apprendre l'origine et les progrès de ces hommes désespérés, qui ont été la terreur de tous les négociants du monde."

    "Robinson Crusoé", grâce à qui tout le monde connaît Daniel Defoe, est aussi largement inspiré de faits réels et n'a pas pour seul but de divertir.

    A travers le récit de l'existence mouvementée de quelques fameux pirates (et piratesses !), D. Defoe veut donner de la piraterie une idée générale en faisant la part de la légende ; il suggère même quelques idées pour endiguer le fléau. On a du mal à se représenter aujourd'hui la menace que les pirates firent planer sur l'entreprise coloniale et le commerce international.

    Le Breton Michel Le Bris (fondateur du festival "Etonnants voyageurs" à St-Malo) s'est fendu d'une longue préface dithyrambique ; il clame que les récits sont authentiques, ce qui n'est pas sûr étant donné que Daniel Defoe a écrit quelques récits de voyage présentés comme "authentiques", alors qu'ils ne l'étaient pas (mais des romans bien documentés). Selon M. Le Bris, des travaux historiques récents corroborent les récits de Defoe. De fait, si Defoe décrit une organisation criminelle mieux organisée qu'on ne pourrait penser, il semble sincèrement vouloir dissiper les légendes et y mettre une vérité documentée à la place.

    Certains épisodes paraissent parfois "trop beau pour être vrais", telles ces deux femmes pirates, entraînées depuis l'enfance à porter des vêtements masculins, dont les destins finissent par se croiser à bord d'un bateau pirate où elles font carrière en masquant leur sexe : l'une tombe amoureuse de l'autre, qui pour repousser ses avances doit se dévoiler, et la romance tombe à l'eau. Cela dit il y eut quelques (rares) cas de femmes enrôlées comme des hommes dans l'armée et qui parvinrent à tromper leurs compagnons d'arme assez longtemps. Et puis ne dit-on pas que la réalité dépasse la fiction ?

    La suite du propos de Michel Le Bris est moins convaincante ; elle s'articule en deux temps. Celui-ci prétend d'abord que l'on peut reconnaître dans la piraterie un embryon d'utopie sociale, de contre-société, évoquant même à l'occasion le souvenir de Mai 68. Mais D. Defoe décrit des hommes qui, le plus souvent trahissent, violent, tuent, revendent les esclaves nègres des navires qu'ils pillent, maltraitent à l'occasion les populations indigènes côtières... Hiérarchie et discipline ne sont certes pas aussi stricts à bord des navires pirates qu'ils peuvent l'être dans la marine de guerre britannique, espagnole ou française... mais comment en serait-il autrement ? On ne voit pas bien quelle sorte d'utopistes pourrait apprécier cette comparaison ?

    Quant aux causes de la piraterie, D. Defoe se montre, si ce n'est indulgent, du moins nuancé ; il n'impute pas le développement de la piraterie au seul satanisme violent d'équipages de marins révoltés, mais souligne que les conditions de vie infernales des marins, non seulement en mer, mais une fois rendus à terre, le plus souvent sans emploi ni argent, faisaient de la piraterie une tentation très forte ; beaucoup de marins y voyaient une possibilité d'améliorer leur sort, et pour quelques-uns ce fut le cas.

    Moins convaincant encore l'argument de M. Le Bris selon lequel D. Defoe ferait l'apologie discrète de la piraterie à travers son "histoire générale". Le Bris écrit : - Et il en va de même de son attitude face à la piraterie, où semblent se mêler horreur et fascination, comme s'il avait trouvé chez ces sombres brutes tel écho secret à une part obscure de lui-même. A ce compte là, on pourrait en dire autant sur ceux qui se penchent et se repenchent sur les tueurs en série ou les massacres des nazis. D. Defoe décrit sans doute le courage physique et l'aspect terrifiant du capitaine Teach, alias "Barbe-Noire", comme extraordinaires, mais non fascinants ; en matière de sensationnalisme, on a fait beaucoup mieux depuis.

    L'actualité récente incite à une autre comparaison : celle des pirates avec les "djihadistes" de l'Etat islamique. On note quelques points communs : comme les pirates, les djihadistes ont parfois appris leur métier dans le rang d'armées régulières. Entre les pirates et la marine de guerre, il y a l'échelon des corsaires, "pirates accrédités" en temps de guerre entre deux grandes puissances ; or on sait que certains groupes terroristes sont parfois armés par des Etats puissants.

    Il y a eu, à l'époque des pirates, un "romantisme pirate", qui pouvait fasciner certains marins, comme aujourd'hui le "djihad" peut paraître une aventure à de jeunes hommes et femmes. Il y a peut-être surtout en commun cet Etat islamique, refuge ou "base arrière" pour tous les djihadistes, comme les pirates tentèrent d'organiser une base arrière dans les Caraïbes ; dès lors qu'ils semblèrent une menace sérieuse contre leurs intérêts, toutes les grandes nations coloniales se liguèrent contre cet Etat-pirate.

    "Les Chemins de Fortune ou Histoire générale des plus fameux pyrates" (2 tomes), par D. Defoe, éd. Libretto, 2009.