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KRITIK - Page 2

  • Et 1917 devient Révolution***

    Au préalable, rappelons que le tribut le plus lourd payé à la révolution bolchevique fut versé par le peuple. Lawebzine,bd,gratuit,zébra,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,révolution,russe,1917,octobre,commémoration,sabine dullin,el lissitzky,marc ferro,alain blum,le fouet,bitch,novy satirikon,chtyk,bolchevik,koulak,kérenski,lénine,trotski révolution russe n'a pas laissé seulement une trace sanglante derrière elle parce que les aristocrates et une bonne partie des "koulaks" russes furent massacrés, mais parce que des dizaines de millions de Russes appartenant aux couches populaires furent aussi sacrifiés sur l'autel du Progrès.

    Le régime quasi-dictatorial de Poutine et ses prédécesseurs tient aussi au souvenir cuisant dans la population de gigantesques massacres commis au nom de la démocratie et du peuple.

    La commémoration d'un tel événement est néanmoins justifiée, car la Révolution de 1917 est l'un des événements politiques majeurs du XXe siècle. L'Histoire, quant à elle, commence au stade où l'on tente d'élucider le sens de cet événement, ce que la propagande politique rend difficile; la révolution russe a en effet été tantôt récupérée, tantôt utilisée comme un repoussoir, de sorte qu'elle est surtout connue à travers la propagande, cela d'autant plus que les archives soviétiques sont longtemps restées scellées.

    "Et 1917 devient Révolution", ouvrage commémoratif paru à l'occasion du centenaire de la Révolution, a plusieurs mérites :

    - Il est découpé en une cinquantaine de courts chapitres (sommaire détaillé ici), ce qui permet d'aborder la Révolution russe, monumentale et un peu intimidante, sous des angles variés. Ainsi un chapitre consacré à un officier français catholique, qui déserta l'armée française pour se joindre, enthousiaste, aux bolcheviks, avant de déchanter et rentrer au pays, nous éclaire sur la dimension religieuse de la Révolution (déjà soulignée par Baudelaire dans un autre contexte).

    Plusieurs chapitres permettent aux lecteurs de découvrir les principaux acteurs des événements de 1917: Kérenski, Lénine, Trotski, ou le général contre-révolutionnaire Kornilov ; mais aussi les différents rouages de l'engrenage révolutionnaire: la défaite de l'armée russe face aux troupes allemandes, la prise "mythique" du Palais d'hiver. Certains aspects secondaires sont aussi évoqués, comme des événements frontaliers (indépendance de l'Ukraine ou de la Finlande), l'exil des aristocrates ou la propagande politique.

    - De plus l'iconographie est abondante et les reproductions de bonne qualité: de nombreux documents d'époque -affiches, caricatures, photographies, journaux, sont reproduits. A travers un chapitre dédié aux revues satiriques russes de 1917, on découvre le talent des caricaturistes russes d'alors. La propagande communiste a requis aussi le talent de dessinateurs et d'artistes-affichistes.

    On s'attardera ici sur les deux chapitres consacrés à la caricature et les chapitres consacrés à la propagande.

    - Les revues satiriques furent de courte durée, coincées entre la censure tsariste et celle du nouveau pouvoirwebzine,bd,gratuit,zébra,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,révolution,russe,1917,octobre,commémoration,sabine dullin,el lissitzky,marc ferro,alain blum,le fouet,bitch,novy satirikon,chtyk,bolchevik,koulak,kérenski,lénine,trotski bolchevik qui s'empressa de museler ces publications peu favorables aux bolcheviks. La censure tsariste s'était relâchée un peu depuis la révolution de 1905, permettant à quelques titres d'éclore : "La Baïonnette" (Chtyk), "Le Nouveau Satiricon" (Novy Satirikon), "Le Fouet" (Bitch). En 1918, presque tous ces titres sont déjà interdits et un organe officiel de censure sera mis en place en 1922.

    La qualité de ces titres de presse est d'autant plus surprenante que la censure ne cessa vraiment que pendant quelques mois de transition entre les deux régimes dictatoriaux.

    - Un autre chapitre se penche de plus près sur le contenu des caricatures. La crise est générale en Russie: militaire d'abord, mais aussi politique, économique et morale. Les caricatures visent tous ceux qui sont jugés responsables de cette crise : le pouvoir monarchique, le clergé orthodoxe, la bourgeoisie soupçonnée de vouloir détourner la révolution de son but, mais aussi les bolcheviks accusés de contribuer au chaos et de céder face à l'Allemagne.

    Les caricatures antirévolutionnaires sont peut-être les plus originales car elles soulignent les divisions au sein du peuple et l'incapacité à surmonter ces divisions au nom de la démocratie (cf. caricature ci-contre de Re-Mi, parue dans le "Novy Satirikon", raillant les divisions à l'intérieur du peuple).

    - D'autres chapitres évoquent au contraire le rôle de la propagande et des artistes "enrôlés" par la révolution bolchevique. Il faut exalter les figures emblématiques de la révolution -l'ouvrier, le soldat de l'armée rouge-, mais aussi rendre les "lendemains qui chantent" plus concrets et désirables.

    - Dans le chapitre "L'invention des Rouges et des Blancs", Sabine Dullin commente une affiche abstraite d'El Lissitzky : "Battez les blancs avec le coin rouge" (1920). La signalétique géométrique et tricolore simpliste de cette affiche destinée à "guider" les soldats de l'armée rouge est un exemple intéressant de l'implication de l'art abstrait avant-gardiste dans la propagande militaire. La couleur sert à résumer l'idéologie, comme dans les emblèmes nationaux.

    Le terme "d'avant-garde" lui-même a une connotation guerrière.

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    Affiche de propagande par El Lissitsky.

    Cette peinture de la Révolution de 1917 par "touches légères" n'est pas sans défaut, mais du moins s'agit-il d'une description large, qui décrit et illustre des points de vue variés.

    La question historique à proprement parler, du sens de la Révolution, est laissée pendante. L'historien Marc Ferro se contente d'observer que les Russes ont en 2017 une meilleure opinion de Staline, qui incarne à leurs yeux un pouvoir stable et fort, contrairement à Lénine ou Gorbatchev, dont les noms riment avec chaos et crise.

    Cet historien indique aussi que l'aura de la Révolution russe persiste dans le monde cent ans plus tard, révolution qui selon lui "renia sa doctrine et ses promesses au nom de la nécessité".

    "Et 1917 devient Révolution", ouvrage collectif sous la direction de Carole Ajam, Alain Blum, Sophie Coeuré, Sabine Dullin. Eds Seuil/BDIC, 2017.

  • L'Arabe du Futur - tome 3***

    Succès de librairie inattendu en 2014, "L'Arabe du Futur" compte depuis deux tomes supplémentaires, et unwebzine,bd,gratuit,zébra,fanzine,bande-dessinée,kritik,critique,riad sattouf,arabe,futur,syrie,satirique,laïcité,islam,bachar el assad quatrième devrait paraître en 2018. Pour mémoire cet auteur franco-syrien y raconte son enfance, dont le plus clair se déroula au Moyen-Orient, notamment en Syrie où le père de Riad Sattouf exerçait un emploi de fonctionnaire (prof de fac).

    Le tome III retrace les souvenirs des années 1985 à 1987, quand l'auteur avait de sept à neuf ans.

    Le principal reproche que l'on peut faire à l'auteur est de ne pas se renouveler : les tomes se suivent et se ressemblent. Cependant les lecteurs agacés par les récits d'autofiction un peu vains trouveront ici leur compte car l'auteur parvient à donner à son récit une portée générale.

    Alors que Riad Sattouf s'est fait remarquer au cours des dernières années par des prises de position publiques assez démagogiques (typiques de la gauche libérale), "L'Arabe du Futur" aborde au contraire sans hypocrisie, de manière satirique, le problème du rapport de la culture laïque moderne avec la religion; c'est d'autant plus utile que cette question donne lieu en France à des débats aussi stériles que passionnés, orchestrés par les partis politiques.

    "L'Arabe du Futur" nous montre que la religion mahométane est, en Syrie, la religion des familles paysannes pauvres et frustes. Dans ce milieu, dont le père de R. Sattouf est issu, sévit en outre un antisémitisme à la fois viscéral et superficiel, conséquence du nationalisme arabe et de la haine de l'Occident, à commencer par les Etats-Unis. "Juif" est à peu près synonyme de "traître" dans le vocabulaire des gosses syriens, ce qui n'est pas sans rappeler le "Boche" de la France de la fin du XIXe siècle, et l'assimilation dans la littérature antisémite de ce temps-là des Juifs aux Allemands.

    Le père de R. Sattouf est un personnage charnière: son ambition sociale le place en porte-à-faux vis-à-vis de sa famille et de son éducation traditionnelle. Il penche du côté du modèle laïc républicain à la française, incarné à la fin des années 80 par le père de l'actuel président-dictateur, Hafez el Assad. De façon significative, l'esprit de revanche des élites arabes ne les empêche pas d'imiter la formule laïque occidentale qui, à leurs yeux, a fait ses preuves sur le plan politique. La réussite scolaire est une des principales valeurs inculquées à Riad par son père.

    La position de monsieur Sattouf père est comparable à celle des catholiques en France, militant à la fois pour la laïcité et pour la religion, c'est-à-dire le maintien de certaines coutumes religieuses. On le voit ainsi se plier au ramadan, non par conviction religieuse mais par piété filiale, tout en vantant le mérite du jeûne... sur le plan médical.

    Cet homme relativement émancipé des prescriptions religieuses, qui a osé épouser une "infidèle" française, se montre d'ailleurs lucide à propos de la culture laïque occidentale: celle-ci accorde à l'argent une place au moins aussi importante que la place accordée par la culture traditionnelle à dieu. Or le noeud du problème est bien là: le culte du veau d'or entraîne-t-il moins de superstition et de fanatisme que le culte d'Allah ou Mahomet ? Certains aspects de la culture occidentale indiquent qu'il n'en est rien.

    Le tableau que R. Sattouf brosse parallèlement de sa famille maternelle française, installée dans la région de Saint-Brieuc (Bretagne), indique bien que la principale différence culturelle est en termes d'aisance matérielle et de confort. R. Sattouf ne se montre par moins critique avec sa mère, pour qui l'exil en Syrie est de plus en plus pesant, et dont les revendications féministes ont une connotation assez matérielle.

    R. Sattouf ne tombe pas dans le piège d'une opposition manichéenne entre les différentes cultures de ses parents. 

    L'Arabe du Futur- tome 3, par Riad Sattouf, Allary éditions, 2016.

  • Insulaires**

    Warum, petit éditeur opportuniste (dans le bon sens du terme) publie "Insulaires", recueil d'historiettes webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,insulaires,warum,prosperi buri,groix,groisillongroisillonnes par Renaud de Châteaubourg, alias Prospéri Buri.

    A quelques encablures de la côte Finistère, l'île bretonne de Groix n'a rien d'un paradis, contrairement à ce que certains dépliants touristiques tentent de faire croire, s'appuyant sur quelques semaines estivales ensoleillées et des paysages pittoresques.

    En réalité, la pêche fut longtemps la seule ressource des habitants de cet ilot rocheux exposé au vent du Nord et aux tempêtes. La population de l'île dépassa même les 5.000 habitants (moitié moins aujourd'hui) au début du XXe siècle, quand les pêcheries fonctionnaient à plein régime.

    L'auteur a procédé par l'assemblage de souvenirs d'enfance -son grand-père employé du pétrolier "Total" avait acquis une résidence secondaire dans l'île- et de lectures de contes et légendes groisillonnes, pour fabriquer ces petits contes.

    Alcooliques, bigots, affabulateurs, les Groisillons ne sont pas montrés sous leur meilleur jour ; surtout dans l'un des récits où Prospéri Buri insinue que les Groisillonnes n'hésitent pas à inventer des légendes pour se débarrasser de leurs encombrante progéniture en bas-âge (en la "rendant" à la mer tandis qu'elles pêchent les délicieux pouce-pieds)...

    Voilà un ouvrage satirique qui confortera ceux qui affirment que le climat est pour beaucoup dans la civilisation, qui s'épanouit difficilement dans un climat hostile (thèse de Montesquieu - souvent cité, plus rarement lu).

    "Insulaires", par Prospéri Buri, éd. Warum, 2018.

  • Dessiner le quotidien***

    La Hollande au Siècle d'orwebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,dessin,hollandais,quotidien

     

    Quelquefois les catalogues d'exposition font regretter de ne pas s'être déplacé pour admirer les «oeuvres originales», expression qui prend tout son sens s’agissant des dessins hollandais du XVIIe siècle (conservés et exposés récemment au musée du Louvre). On sait l'importance du dessin pour les amateurs d'art éclairés, mais on ne la comprend pas toujours : l’économie de moyens permet d’approcher le cœur de l’artiste.

    Ces scènes de genre ont été divisées en scènes de la vie quotidienne à la campagne, ou en ville ; certains dessins illustrent aussi de façon précise des métiers ou des techniques disparus.

    Quelques scènes ont une tonalité satirique et montrent les travers de la société.

    Des causes religieuses sont parfois invoquées pour distinguer cette petite peinture intimiste hollandaise, discrète, de la grande peinture italienne brillante. Il est vrai que certains théologiens ou pasteurs réformateurs protestèrent contre la grande peinture italienne, cautionnée par l'Eglise catholique et prisée de riches commanditaires désireux d'en mettre plein la vue.

    Cependant il ne faut pas sous-estimer l'argument climatique de Montesquieu, plus concret ; celui-ci souligne les contraintes matérielles qui pèsent sur l'art et les artistes, différentes suivant les pays ou les régions (on ne peut pas peindre à fresque dans les pays humides).

    La nature, toujours épanouie en Grèce ou en Italie, a plus d'influence sur l'art qu'elle n'a en Hollande ou en Allemagne où on a tout le loisir de se pencher sur la psychologie et les relations humaines.

    Si l'art hollandais est plus psychologique, plus littéraire que l'art italien, il n'en repose pas moins sur le dessin et la capacité que les Hollandais ont en commun avec leurs confrères italiens de dessiner des figures qui paraissent vivantes. La méthode de l'apprentissage du dessin d'après le modèle vivant était alors encore vivace dans toute l'Europe.

    Un grand maître du dessin, tel Rembrandt, côtoie ici de moins grands, comme Maes ou Dusart, voire de petits maîtres inconnus comme Th, Matham ou J. van de Velde.

    Dessiner le quotidien - La Hollande au Siècle d'or, catalogue sous la direction d'E. Brugerolles et O. Savatier-Sjöholm, éd. Lienart, 2017.

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    Scène de taverne (par Adriaen Van Ostade)

  • Dans la combi de T. Pesquet*

    Marion Montaigne a fait à Thomas Pesquet la bobine d'un parfait crétin. Et pour cause ! Cet ancien pilote dewebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,thomas pesquet,marion montaigne,dargaud,tintin,lune,sciences et vie,critique,kritik ligne qui rêvait d'exploits astronautiques depuis l'enfance s'est porté volontaire pour servir de cobaye à l'industrie aérospatiale et être "envoyé dans l'espace".

    La BD décrit en détail les conséquences néfastes pour l'organisme d'un séjour en apesanteur, qui se résument à un vieillissement accéléré. A cela s'ajoutent des tests psychiques et physiques souvent humiliants, que le cobaye français passe avec succès... et un masochisme inébranlable.

    On n'est pas forcé de trouver ces expérimentations amusantes : elles sont le corollaire d'expériences plus cruelles encore menées sur des animaux.

    Si l'on souhaite dissuader ses gamins de faire don de leur corps à la "science" -en réalité l'industrie-, on peut leur faire lire "Dans la combi de Pesquet" ; en dévoilant l'envers du décors, son auteur nous montre un Th. Pesquet plus proche du "geek" que de l'aventurier. "Tintin sur la Lune" était sûrement plus persuasif.

    M. Montaigne ne dissimule pas ou mal le côté ennuyeux du job de cosmonaute ; elle tire à la ligne : il lui faut plus de dix pages pour donner un aperçu des tests psychotechniques subis par les candidats à la mise en orbite. Franchement, qui peut bien s'intéresser à l'angle de sortie du tube de la pâte à dentifrice en état d'apesanteur ?

    Que la passion maniaque de Marion Montaigne pour les gadgets technologiques fasse l'objet d'une publication en feuilleton dans "Sciences & Vie Junior", passe encore, mais un gros album de près de cent pages, c'est un peu dur à digérer !

    - Coïncidence amusante, le fameux homonyme de Marion Montaigne s'est employé dans ses "Essais" à démontrer l'inutilité de la science ; or "Dans la combi de Pesquet" aboutit à peu près au même résultat, de dégoûter le lecteur de la science...

    Dans la combi de Th. Pesquet, par Marion Montaigne, éd. Dargaud, 2017.

  • Merdre****

    Jarry, le père d'Ubuwebzine,bd,gratuit,zébra,fanzine,bande-dessinée,critique,merdre,alfred jarry,daniel casanave,rodolphe,ubu,casterman

    On retrouve avec plaisir le dessin nerveux et vif de Daniel Casanave dans ce récit de la vie excentrique d'Alfred Jarry. Le scénariste, Rodolphe, nous gratifie de nombreux traits d'esprit et plaisanteries empruntés à Jarry.

    Le père d'Ubu lutte en permanence pour ne pas céder à l'ennui d'une vie bourgeoise; cela semble la principale direction de son art, parfois déroutant (dont les "surréalistes" se revendiquèrent ultérieurement).

    A 24 ans, l'excentricité de Jarry est assez célèbre dans tout Paris pour qu'on le promène de salon en salon, espérant de sa part quelque nouvelle excentricité mémorable et divertissante. Jarry joue volontiers ce rôle de clown: il contribue ainsi à la renommée d'Ubu.

    Jarry n'en est pas moins vraiment inadapté à quelque carrière que ce soit, même l'enseignement où sa scolarité brillante aurait pu le conduire. D'ailleurs le personnage d'Ubu s'inspire d'un professeur de physique au lycée de Rennes, pratiquement incapable d'autre chose que triturer des équations absconses, mais de surcroît entièrement dépourvu d'humour, contrairement à quelques-uns de ses élèves, qui commencent d'ébaucher une figure ubuesque.

    Jarry devine qu'il tient là un personnage qui fera date. Et pour cause : en remplaçant la raison d'Etat, la folie d'Etat nous plonge tous plus ou moins dans la merdre (cette merde raffinée pour être consommable).

    Il passera donc du temps à améliorer Ubu -tout le temps qu'il ne passe pas à tirer au revolver, pédaler comme un forcené à travers la campagne, ou boire comme un trou, pour citer ses principales passions.

    La première représentation de la pièce, qui fit scandale en heurtant le bon goût et la plupart des critiques, ne le découragea pas.

    A juste titre Rodolphe fait de Jarry un précurseur de "Hara-Kiri" et des blagues du Pr Choron. Jarry comme Choron fut de ces individus qui suscitent la réprobation, mais aussi parfois l'étonnement voire l'admiration du troupeau.

    Merdre - Jarry, le père d'Ubu, par Daniel Casanave et Rodolphe, éd. Casterman, 2017.

  • Parlez-moi de vos petits tracas

    Contre les petits tracas de la vie quotidienne, Marie-France Ochsenbein mobilise les ressources de la poésiewebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,petits tracas,marie-france ochsenbein,poésie,humour,gps et de l'humour.

    Clefs ou lunettes égarées, PQ au bout du rouleau, mode d'emploi débile, fou rire déplacé, mèche rebelle, lapsus gênant... tous ces accrocs dans la routine, qui ont le don d'agacer notre espèce perfectionniste, sont autant de situations que l'auteur poétise.

    Cette matière humaine triviale est transformée en poèmes légers, mais aussi plus moraux quelques fois ("Le mensonge passe à l'action").

    Certaines pièces brocardant les innovations technologiques ont un parfum d'absurdité plus marqué, qui font penser à la poésie de Jacques Tati ; en effet toutes ces innovations censées simplifier la vie et diminuer les tracas, souvent la compliquent et les augmentent... Extrait :

    A 100 mètres : vous êtes arrivés

    Prouesse technologique d'aujourd'hui

    Sensé nous faciliter la vie

    En nous évitant tout contretemps

    Jour et nuit, à chaque instant.

    Comme tout progrès, c'est fascinant,

    Tout est plus facile maintenant,

    Le GPS capte ce fameux signal

    Et commence alors un périple peu banal.

    A chacun son point de vue,

    Les jeux sont faits, rien ne va plus.

    L'accord est loin d'être parfait,

    La machine garde en partie ses secrets.

    Les débuts sont plutôt prometteurs

    Sa voix suave charme le conducteur.

    Mais soudain elle annonce insensible

    Le fameux "faites demi-tour dès que possible".

    Panique, incompréhension générale

    Comment se sortir de cette issue fatale

    Le ton monte, mais rien n'y fait

    La dame intransigeante ne se tait.

    Alors la grande usine de la réflexion

    Se réveille et entre en action,

    Retour aux bonnes vieilles méthodes

    Reprenons les bons vieux codes.

    Au bout de mille contradictions,

    De doutes et multiples déviations,

    Le pilote se sortira finalement indemne

    De ce très technique et épineux dilemme.

     "Parlez-moi de vos petits tracas", par M.-F. Ochsenbein, ed. Premédit, 2018.