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KRITIK - Page 2

  • Le Cid en BD**

    Les adaptations en BD de "classiques de la littérature" se sont multipliées au cours de la décennie écoulée,webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,le cid,pierre corneille,adaptation,petit à petit,mennetrier,billard pour de plus ou moins bonnes raisons (parfois plus commerciales que littéraires).

    Cette adaptation de "Le Cid" a la particularité de proposer, dans un petit format, en un seul volume et pour un prix modique, l'intégralité de la pièce de Corneille, soit pas moins de 230 pages. Cette adaptation vise le public des collégiens ou lycéens ; elle est assortie d'un petit dossier pédagogique présentant l'auteur et la pièce, ainsi que d'un lexique pratique du vocabulaire et des expressions hors d'usage.

    L'éditeur nous dit que cette version permet une lecture "fluide et intuitive" ; autrement dit, il s'agit de faciliter l'accès du jeune public au théâtre de Corneille - assez facile au demeurant, compte tenu de la simplicité de l'intrigue.

    Le travail d'adaptation du scénariste est comparable à celui du metteur en scène ; il exige de comprendre la pièce, ce qui est loin d'être évident au regard du nombre d'adaptations ou de mises en scènes ratées.

    La difficulté du travail d'adaptation en BD, un peu comme au cinéma, vient de la nécessité de résumer l'oeuvre, de procéder à des coupes pour respecter le format de la bande-dessinée. On ne peut se passer d'avoir compris l'oeuvre, si on veut la résumer.

    La difficulté est ici évitée par les auteurs, Olivier Petit (scénario), J.-L. Mennetrier et C. Billard (dessin), qui ont adapté l'intégralité de la pièce, d'une façon que l'on peut trouver un peu trop scolaire. Il reste que les dessinateurs ont su se mettre au service du texte ; leur dessin est un peu stéréotypé et abstrait, mais n'interfère pas avec le texte.

    Ces efforts pour rendre "Le Cid" plus accessible lui permettront peut-être de rivaliser avec "Games of Thrones" ?

    L'assassinat, pour se venger d'une humiliation, est un sujet qui demeure d'actualité, non seulement dans les milieux mafieux. Plus que jamais la violence tire sa justification de motifs apparemment nobles. Tel chef d'Etat ordonnera la traque et l'assassinat d'un terroriste, parce que celui-ci a entamé l'orgueil national d'une manière inacceptable.

    Le Cid en bandes-dessinées, adapté par O. Petit, J.-L. Mennetrier et C. Billard, Ed. Petit à petit, 2016 (réédition), 10 euros.

  • Alexandre Jacob***

    Journal d'un anarchiste cambrioleur

    Qu'ils soient chrétiens, ou au contraire athées, les penseurs anarchistes ont toujours dénoncé le caractèrewebzine,zébra,gratuit,bd,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,alexandre jacob,marius,anarchiste,cambrioleur,sarbacane,vincent henry,gaël henry,marx,socialisme arbitraire de la propriété, suivant la formule lapidaire célèbre : - La propriété, c'est le vol !

    Plus qu'une biographie circonstanciée, Vincent et Gaël Henry avec "Alexandre Jacob, Journal d'un anarchiste cambrioleur", paru en 2016 chez Sarbacane, proposent d'aborder le thème de l'anarchie et de ses limites à travers le récit des tribulations d'Alexandre Marius Jacob (1879-1954).

    Le Marseillais Alexandre Jacob, en effet, fut un authentique cambrioleur, aussi rusé qu'habile, n'hésitant cependant pas à faire feu sur les représentants de l'ordre public ; certes, Alexandre Jacob mit à profit ses procès pour dénoncer l'exploitation dont les milieux ouvriers étaient victimes ; certes, le butin de ses cambriolages servit à financer des publications anarchistes désintéressées... mais les bourgeois aussi ont leurs "bonnes oeuvres", qui les rachètent à leurs propres yeux et aux yeux du monde.

    Le vol est, bien sûr, une première limite de l'anarchie telle qu'Alexandre Jacob l'envisage ; une limite comparable à l'usage du terrorisme : cambriolage et terrorisme justifient en effet les moyens de répression mis en oeuvre par l'Etat bourgeois autant qu'ils servent à le combattre.

    Cette limite est facile à cerner ; les origines modestes d'Alexandre Jacob constituent-elles une excuse ? Non, car son goût pour l'aventure, pour l'indépendance, son tempérament audacieux, l'ont probablement poussé dans cette voie, plus que la nécessité. Les origines modestes d'Alexandre expliquent plutôt pourquoi il est devenu un marginal, pourquoi il a fui sa condition, sans pour autant la trahir en s'embourgeoisant. Alexandre Jacob n'était pas né pour être esclave, mais il s'est refusé à faire partie de l'espèce des maîtres, en quoi sa ruse et son audace auraient pu l'aider à se transformer.

    - Ce qui oppose l'anarchie au socialisme est peut-être plus difficile à cerner aujourd'hui ?

    L'anarchie souligne l'iniquité sociale, la férocité de l'espèce humaine ; en prétendant que l'on peut remédier à cette férocité légalement, le socialisme s'avère un nouvel opium du peuple, succédant ainsi aux religions inclinant à l'optimisme, à la passivité et à la confiance dans l'Etat. Le socialiste revendique son appartenance à l'espèce humaine, tandis que l'anarchiste, lui, est un individualiste.

    Comme la propriété demeure, et que les moyens mis en oeuvre pour la protéger de la convoitise de ceux qui ne possèdent rien n'ont jamais été aussi sophistiqués et puissants, l'iniquité, qui est le point de départ de l'anarchie, est toujours aussi forte. Quant à l'utopie socialiste, sa promesse de lendemains qui chantent finit par paraître un mirage à ses paroissiens les plus dévots.

    Les auteurs de cette BD (basée principalement sur un ouvrage de Jean-Marc Delpech) soulignent à juste titre que l'anarchie joue un rôle crucial dans les temps modernes, aussi difficile soit-il à cerner précisément. Le socialisme, qui est selon K. Marx la meilleure ruse inventée par la bourgeoisie afin de contenir l'anarchisme - le socialisme est-il une digue solide, à l'épreuve du temps ? On serait tenté de croire, si on examine la presse française, aussi muette aujourd'hui qu'elle fut éloquente au XIXe siècle, que l'anarchie est morte. Mais, a contrario, l'avenir du monde n'a jamais paru aussi incertain.

     Alexandre Jacob, Journal d'un anarchiste cambrioleur, par Vincent Henry et Gaël Henry, Eds Sarbacane, 2016.

  • Histoire de la bande-dessinée suédoise

    Frédéric Strömberg propose un aperçu de la bande-dessinée suédoise des origines jusqu'à nos jours (éd.fanzine,bande-dessinée,zébra,gratuit,bd,critique,kritik,strömberg,philippe morin,,histoire,suédoise,suède,franco-belge,plg PLG, 2015). L'auteur et l'éditeur, Philippe Morin, ont fait le choix d'un découpage en petits chapitres clairs et concis, abondamment illustrés.

    La Suède ne fait pas partie des grands producteurs de bande-dessinée, comme la francophonie ou les Etats-Unis ; les auteurs de bande-dessinée suédois sont donc inconnus à l'étranger, pour la plupart d'entre eux. L'ouvrage de F. Strömberg est destiné à remédier à cette lacune. La richesse de l'iconographie permet de découvrir de très nombreux auteurs dans un petit bouquin.

    La bédé forme un vaste ensemble hétéroclite, regroupant des productions très diverses, voire antagonistes. Le choix de petits chapitres, traitant différents aspects, est judicieux car pragmatique.

    Dans l'ensemble la BD suédoise ne diffère pas radicalement de ses grandes rivales franco-belge ou étatsunienne. La presse joue un rôle-clef dans le développement de la BD suédoise, comme partout ailleurs ; Strömberg précise néanmoins que la presse suédoise fut plus longtemps réticente à admettre la présence de strips de BD dans les colonnes des journaux (dans les années 1930). Le succès commercial des premiers strips insérés dans "Le Journal du Soir" (quotidien national) ne tarda pas à convaincre tous les titres de presse de proposer à leur tour des bandes-dessinées. Sinistrée dans la plupart des pays européens aujourd'hui, la presse suédoise résiste mieux et demeure un support privilégié de la bande-dessinée.

    Petit pays par le nombre d'habitants, la culture moderne suédoise est moins "autarcique", ce qui explique l'importation et l'influence des comics américains, ou encore des séries franco-belges à succès par la suite. Le béotien que j'étais en matière de BD suédoise pouvait craindre qu'elle ne soit qu'un pâle décalque de la culture nord-américaine -contrairement à la BD franco-belge, plus originale et plus populaire (au sens véritable du terme qui exclut les grosses productions industrielles "populistes"). La monographie de F. Strömberg montre que, si l'influence américaine sur la culture suédoise est nette, un petit nombre d'auteurs s'est approprié le langage de la bédé et l'a détourné de sa fonction principale de propagande.

    En ce qui concerne la production contemporaine, évoquée dans plusieurs chapitres, elle est marquée par le rôle prééminent de femmes féministes, "remettant en question la domination masculine", nous dit F. Strömberg. Un tel vocabulaire indique ici une réflexion plus idéologique qu'historique (= correspondant plus au voeu ou au goût de l'auteur qu'à la réalité) ; la notion d'avant-garde est, quoi qu'il en soit, périlleuse, car cette avant-garde risque d'être l'arrière-garde de demain, suivant le mouvement de balancier propre à la mode et à l'idéologie.

    Histoire de la bande-dessinée suédoise, par Fredrik Strömberg, éd. PLG, 2015 (18 euros).

  • Expo. Gaston Lagaffe

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    Case extraite d'une planche originale de Gaston Lagaffe par Franquin.

    Depuis le 7 décembre jusqu'au 10 avril 2017, la bibliothèque du Centre Pompidou (Bpi) propose une exposition dédiée à Franquin à travers le personnage de Gaston Lagaffe, apparu dans le magazine "Spirou" en 1957.

    L'expo est destinée au grand public ; elle apprendra peu aux connaisseurs de Franquin et de son travail ; celui-ci a déjà fait l'objet de plusieurs monographies assez exhaustives (mises à la disposition des visiteurs de l'expo. dans un petit salon annexe).

    Cette expo. dévoile la complexité technique, non seulement de la bande-dessinée, mais aussi de la presse destinée aux jeunes ados., qui vit alors son "chant du cygne". Les albums de Gaston Lagaffe soulignent d'ailleurs ce paradoxe : à quel point la tâche de divertir est un métier sérieux, voire fastidieux pour les adultes qui l'exercent. Les bureaux et les employés de la maison Dupuis (située à Marcinelle en Belgique), ressemblent presque aux bureaux et aux employés d'une banque ou d'une compagnie d'assurance... à l'exception du personnage de Gaston Lagaffe.

    Bien que Gaston Lagaffe soit une invention d'André Franquin, le dessinateur fut épaulé par une partie de la rédaction de "Spirou", son rédacteur en chef Yvan Delporte en tête, mais aussi le dessinateur Jidéhem, assistant d'un Franquin croulant sous le travail. Gaston Lagaffe et ses gags sont un exutoire collectif, qui laisse sceptique les directeurs commerciaux de la revue, inquiets des répercussions sur le lectorat d'un personnage et d'une BD aussi originaux.

    Le personnage de Gaston Lagaffe est la tête de pont de plusieurs initiatives successives de Franquin, décalées par rapport à son métier de dessinateur de BD pour enfants : le "Trombone illustré", petit supplément humoristique encarté dans "Spirou", d'abord destiné à amuser ses auteurs ; puis les "Idées noires", série de gags d'humour noir à la tonalité antisociale, antimilitariste et écologiste, que Franquin finira par publier dans "Fluide-Glacial" à la demande de Gotlib.

    Ce petit extrait d'une interview est sans doute significatif de l'état d'esprit de Franquin (1988) : "Parfois, je me dis que j'aurais dû commencer ce métier à Paris. On y vit, travaille et pense tellement plus intensément qu'ici. Si j'avais commencé ma carrière à Paris, je pense que les choses auraient été très différentes. En évoluant dans un environnement plus engagé, j'aurais probablement dessiné un autre genre de séries. Là-bas, vous pouvez faire rire les gens, tout en faisant passer un message. Pour ma part, j'ai souvent pensé que j'étais prédestiné à faire de mignons petits dessins inoffensifs, légers, superficiels..."

    On peut trouver l'opinion de Franquin sur Paris excessivement élogieuse, compte tenu du conformisme de la presse française ("Charlie-Hebdo" fait figure d'exception, et Paris s'y intéresse surtout depuis la mort de ses dessinateurs). Le fait est que l'on sent une pointe de regret chez Franquin dans cette confidence.

    Dans quelle mesure Gaston Lagaffe est-il subversif ? L'expo. de la bpi exagère cet aspect. Certes, Franquin s'est servi de Gaston Lagaffe (en de rares occasions) pour exprimer son antimilitarisme. Mais qui les BD antimilitaristes dérangent-elles vraiment ? Le moins que l'on puisse dire, c'est que les industriels de l'armement s'en accommodent bien, au vu de leurs bénéfices. "Gaston Lagaffe" fut d'abord une échappatoire pour Franquin, un moyen de se moquer de lui-même et de son métier d'amuseur. Le pessimisme et la satire sont bien plus nets dans les "Idées noires".

    La subversion de Gaston Lagaffe passe peut-être plutôt par sa manière de démolir de l'intérieur l'héroïsme de carton-pâte qui fut le fond de commerce de la bande-dessinée franco-belge, "Tintin" en tête.

    Les inventions, plus inutiles les unes que les autres, du "génial" Gaston Lagaffe, semblent aussi la caricature d'une époque où le superflu a pris la place de l'essentiel.

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    Fausse publicité pour le Mastigaston insérée par Franquin parmi de vraies pubs dans l'hebdomadaire "Spirou".

  • Manifeste pour la Librairie

    Les difficultés économiques que rencontrent les libraires ne datent pas d'aujourd'hui. Désormais ce sont leswebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,manieste,librairie,denis mollat,michel onfray,karl marx,dominique bourgois,josyane savigneau,fnac,amazon,borders,faillite,crise,philosophie,lumières supermarchés du livre, du type Fnac, que la concurrence du géant américain Amazon contraint de changer d'activité. Aux Etats-Unis en 2011, la grande chaîne de distribution de livres & produits culturels Borders a connu une faillite retentissante.

    Il y aurait beaucoup à dire sur le processus autodestructeur de l'économie capitaliste, si Karl Marx ne l'avait pas déjà écrit il y a un siècle et demi ("Le Capital est le pire ennemi du Capital"). Il y a en France plusieurs millions de lecteurs, mais combien lisent vraiment ?

    Denis Mollat, patron d'une grosse librairie bordelaise qui porte son nom, publie dans ce contexte de crise un "Manifeste pour la Librairie" (éd. "autrement") et, en caractères plus petits, comme avec moins de conviction : "...et les Lecteurs". Lecteurs et libraires sont-ils vraiment dans le même bateau ? rien n'est moins sûr. 

    D. Mollat a convoqué pour servir cette cause quelques écrivains et journalistes : Michel Onfray, Dominique Bourgois, Bruno Racine, Josyane Savigneau... Ces derniers ont en charge toute la partie mystique : le parfum des librairies, le plaisir de tourner les pages, bref la confiture proustienne habituelle.

    M. Onfray se tire de l'exercice avec un poème -didactique en diable- racontant la vie de Gutenberg ; tandis que le patron de la librairie Mollat, de père en fils, ouvre au public les coulisses du métier d'entrepreneur spécialisé dans la vente de livres. C'est là le chapitre le moins mystique, donc le plus lisible. D. Mollat ne cache pas qu'il dirige d'abord une affaire. Un commerçant astucieux, selon lui, ne doit pas craindre la concurrence et les nouveaux modes de distribution de son produit-phare ; Internet ne fait pas peur à D. Mollat ; un bon libraire doit savoir s'adapter.

    Bref, Denis Mollat est un entrepreneur et, en tant que tel, il se doit de tenir un discours optimiste. Sa librairie bordelaise ne connaît d'ailleurs par la crise. Du coup, le manifeste fait "pschiitt !" dès le début : la mayonnaise nostalgique ne prend pas. Ce manifeste vient s'ajouter à la très haute pile des bouquins pas vraiment indispensables.

    C'est dommage, car il y aurait sans doute beaucoup à dire sur la façon dont les livres sont distribués et vendus en France - la façon dont les bibliothèques publiques portent certains éditeurs ou certains auteurs à bout de bras, par exemple.

    Quant au critère du "plaisir" - plaisir de lire, de tourner les pages, de humer le parfum de la libraire, etc. - il est très intellectuel, mais aussi très mercantile. C'est un critère trop subjectif pour pouvoir fonder la critique littéraire ; cette référence au plaisir de lire marque d'ailleurs une rupture nette avec l'idéal émancipateur des Lumières.

    Manifeste pour la Librairie... et les lecteurs, par Denis Mollat & Cie, éd. "autrement", 2016.

  • L'Univers à peu près***

     Les lecteurs de "Fluide-Glacial" connaissent Didier Tronchet, père de Jean-Claude Tergal. Celui-ci vient dewebzine,bd,fanzine,zébra,gratuit,bande-dessinée,critique,didier tronchet,jean-claude tergal,l'univers à peu près,alphonse allais publier aux éds. "Les Echappés" un recueil de cent chroniques portant sur tout et n'importe quoi.

    Rares sont les auteurs de BD qui ont la double casquette d'auteurs de BD et d'écrivains ; on peut citer René Goscinny, mais celui-ci était scénariste, non un dessinateur astreint à la production d'un quota annuel de planches. Tronchet préfère se dire, par modestie ou par pudeur, "journaliste" plutôt qu'écrivain à part entière. Pourtant les meilleures chroniques de Tronchet font penser à celles de l'anarchiste Alphonse Allais (qui souffrent d'être très mal éditées, car éditées "en vrac").

    Les chroniques, celles d'Allais ou de Tronchet, sont, un peu comme des perles, de qualité inégale. On devrait les collectionner. La production d'Allais était quotidienne, et l'inspiration plus ou moins au rendez-vous. C'est aussi une affaire de goût du lecteur (tous ne goûteront pas forcément celle que j'ai choisi de recopier ci-dessous pour donner un exemple -et que j'ai retenue surtout pour sa brièveté, à vrai dire).

    En comparaison d'Allais, il manque à Tronchet un peu plus de variété et une tonalité plus subversive. Allais n'épargna quasiment aucun des préjugés de son temps en matière de moeurs, de religion, de législation, d'art ou même de science.

    Le préjugé contemporain que Tronchet brocarde le mieux, à travers ce recueil, c'est le préjugé en faveur de la culture générale. Preuve que notre époque en fait grand cas, de nombreux concours de recrutement pour des écoles prestigieuses, menant aux plus hauts postes dans le secteur privé ou public, comportent une épreuve de "culture générale", c'est-à-dire de savoir vague ou reposant sur des détails (un nom, une date). Cette mode de la culture générale traduit peut-être la nostalgie d'un savoir étendu, dont le passé fournit l'exemple ?

    La culture générale ne sert pratiquement qu'à briller en société, c'est-à-dire à rien. Tronchet lui assigne une fonction, celle de faire rire, qui vaut tout de même un peu mieux.

    Selfie

    Si par chance je croise une star de la chanson ou du cinéma, je profite toujours de l'occasion pour lui confier mon appareil photo ou portable, afin qu'elle prenne une photo de moi.

    Dans mon album je colle ensuite le cliché de moi en pied ou en gros plan, et je note vite au-dessous (avant de l'oublier) le nom de la star qui en est l'auteur.

    Mon album de stars essuie bien sûr des quolibets de ceux qui mettent en doute ma parole et préfèrent la preuve d'un vulgaire selfie avec la tête d'une célébrité prise en otage, accolée à la leur. Peu importe. Ce que je conserve est plus précieux que le visage bouffi et écrasé par le flash d'une vedette souriant faussement à mes côtés, les yeux rouges.

    C'est un instantané bien plus intime du regard de l'autre, sa vision à lui de notre rencontre, un accès privilégié à son espace mental le temps d'un clic.

    Et pour l'ego du badaud anonyme que je suis, plutôt que de partager sur internet "Catherine Deneuve avec moi !", il y a plus de panache à montrer le regard de Catherine Deneuve sur moi.

     L'Univers à peu près, par D. Tronchet, eds. les Echappés, 2016.

  • Revue de presse*

    Si l’initiative de cette «Petite histoire du dessin de presse français» est sympathique, le résultat laissewebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,romain dutreix,toma bletner,fluide-glacial,presse,satirique,française,ancien régime,convention,révolution,1789,napoléon,hara-kiri,charlie-hebdo,choron,cavanna beaucoup à désirer. L’entreprise vient s’échouer à peu près sur tous les écueils qui se présentaient sur son chemin. Etant donné l’angle choisi, très large, le résultat ne pouvait être que docte ou léger ; or il n’est ni l’un l’autre: la volonté didactique et celle de traiter le sujet sur le mode humoristique se télescopent et s’annihilent mutuellement. Résultat : on apprend peu et on ne rit guère.

    Le tandem d'auteurs, Romain Dutreix et Toma Bletner, aurait mieux fait de s’abstenir de traiter la partie historique (en partant de l’ancien régime). Ils ne font qu’accumuler des poncifs, en particulier celui de l’éclosion de la liberté d’expression au cours de la Révolution française de 1789. En réalité, en cette période très troublée, la Convention usa de la caricature à des fins polémique ou de propagande, censurant scrupuleusement tous propos contradictoires, comme c’est le cas en temps de guerre où les auteurs satiriques sont sommés de mettre leur talent au service de la patrie. La Convention entend alors se défendre contre les attaques de la presse satirique anglaise, qui présente le nouveau gouvernement de la France comme un complot de barbares terroristes.

    Quant au XIXe siècle, une fois la dictature de Napoléon Ier renversée, ce fut un véritable âge d’or en matière de presse satirique, dont les raccourcis de cette "petite histoire" ne permettent pas de rendre compte intelligiblement.

    Quand ils traitent, pour finir, de la satire aujourd’hui, les auteurs se départissent de leur ton léger pour donner leur opinion ou mentionner la publication de tel ou tel copain, parfois pas du tout satirique ni humoristique.

    L’époque de «Hara-Kiri» et «Charlie-Hebdo», ni trop ancienne, ni trop récente, est la moins mal traitée. Peut-être ces auteurs auraient-ils mieux fait de se concentrer dessus ?

    Des observateurs plus avisés et plus satiriques font état d’une nette régression de la «liberté d’expression» depuis la Libération. Le constat est facile à faire de l’organisation de plus en plus monopolistique de la presse française, propriété de quelques consortiums industriels et bancaires dont la principale préoccupation n’est pas la satire ou l’humour, mais le marketing. D'une certaine façon le "Charlie-Hebdo" de Cavanna et Choron était, à contre-courant de son époque, le dernier représentant d'une forme de presse que la seconde moitié du XXe siècle, plus policée, a abolie.

    Au demeurant la conception institutionnelle de la «liberté d’expression», défendue par certaines autorités morales républicaines aujourd'hui, frise le ridicule. Comment peut-on brandir l'étendard de la liberté d'expression quand on voit que, un cran en-dessous, la liberté de ton se raréfie.

    Revue de presse, petite histoire de la presse satirique française, par Romain Dutreix & Toma Bletner, éd. Fluide-Glacial, 2016.