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critique

  • Don Quichotte - Suite et fin****

    La vie est trop courte pour l'employer à lire des romans (ou regarder des séries télé, ce qui revient au même)webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,don quichotte,sancho pança,cervantes,warum ! Les romanciers qui les écrivent, eux, fournissent l'excuse de devoir gagner leur croûte ; mais ce prétexte ne sert-il pas aussi à justifier les pires ignominies ?

    Tout au plus s'autorisera-t-on à lire "Don Quichotte", à propos duquel de plus éminents critiques que moi s'accordent à dire qu'il est "le roman des romans" ; et notamment parce que le Quichotte de Cervantès, tout en divertissant comme un roman, nous en fait visiter les coulisses et démystifie cette grande religion hyper-puissante (si vous n'avez pas observé des ados lisant "Harry Potter" ou quelque BD japonaise fabriquée à la hâte, vous n'avez pas idée de ce qu'est une grande secte hyper-puissante).

    Le roman des romans est une caricature de roman.

    Le "hic", c'est que le Quichotte fait 800 pages au bas mot. Il faut donc s'organiser pour en lire quelques pages chaque soir, en famille autour du feu - il fera l'année. Quel psychanalyste me démentira si je dis que c'est un excellent stimulant pour la cervelle des enfants que de devoir se représenter (mentalement) tous les paysages décrits par Cervantès, qui servent de décors aux aventures de son héros, aussi cocasse qu'il est crétin (pour avoir lu trop de romans incitant à l'héroïsme et à "accomplir ses rêves", suivant la formule religieuse consacrée) ?

    Si vous n'avez ni famille ni cheminée, vous pouvez lire la version abrégée par Rob Davis et publiée par les eds. Warum en deux tomes séparés, cela ne vous prendra qu'une paire d'heures ; nous avions déjà dit dans "Zébra" à propos du premier tome que Rob Davis a su préserver et souligner le côté caricatural ou satirique de l'oeuvre.

    Rob Davis s'est efforcé de choisir les épisodes les plus significatifs, comme celui (tome II) où Don Quichotte et son écuyer Sancho Pança sont les victimes d'un duc et d'une duchesse malicieux, décidés à s'amuser aux dépends de ces deux idéalistes fanatiques par le moyen de plaisanteries cruelles. Qui manipule-t-on plus facilement, en effet, que les personnes idéalistes ? (l'idéal abstrait de Don Quichotte est représenté par une femme, Dulcinée, comme Homère a choisi Hélène pour incarner le mobile de la guerre ; l'idéal plus vulgaire de Sancho Pança est représenté par une île et la promesse d'en devenir proprio).

    Cervantès pouvait-il se douter que, quatre siècles plus tard, son ouvrage satirique dirigé contre ce fléau social que représente la lecture, serait toujours d'actualité ? Et plus que jamais puisque le fléau, circonscrit du temps de Cervantès aux jeunes gens de bonnes familles aristocratiques, a fait tache d'huile. La manie de rêver a, peu à peu, infiltré les couches populaires, autrefois préservées par leur bon sens et leur pragmatisme.

    Et combien de héros modernes ne sont-ils pas "donquichottesques", c'est-à-dire à la fois fascinants par le courage et l'obstination qu'ils mettent dans leurs entreprises, et méprisables parce qu'ils ne font, somme toute, que courir après un fantasme vaniteux ?

    Don Quichotte - Suite et fin (tome II) par Cervantès et Rob Davis, éds Warum, 2016.

  • Tocqueville***

    "Librement adapté de "Quinze jours dans le désert" d'Alexis de Tocqueville."webzine,gratuit,zébra,bd,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,tocqueville,kévin bazot,quinze jours dans le désert,indiens,amérique

    C'est honnête, un peu laborieux... instructif...

    Le Tocqueville de Kévin Bazot, c'est celui du Journal de voyage, plus concret, et l'on voit beaucoup (dans la BD) les deux voyageurs contempler in vivo la destruction des Indiens (qui crèvent alcoolo dans les rues sans un regard des passants).

    Le massacre des Indiens, ainsi que la cupidité des colons venus d'Europe fera douter Tocqueville de l'avènement de la démocratie en Amérique.

    Tocqueville - vers un Nouveau Monde, par Kévin Bazot, eds Casterman, 2016.

  • Moi, Assassin**

    Cette BD d'Antonio Altarriba et Keko a reçu le prix de la Critique ACBD en 2015. Peut-être parce qu'ellewebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,antonio altarriba,keko,assassin,denoël graphic,sade tient un discours philosophique, ce qui n'est pas commun en BD ?

    Passons sur le dessin, assez insignifiant ; Keko mélange le trait avec des photographies, sans doute pour donner une plus grande impression de réalisme, mais il ne maîtrise pas bien cet effet.

    Keko campe un personnage de professeur de fac, assassin à ses heures perdues pour "l'amour de l'art" (celui de la transgression, assez en vogue). Ce personnage de professeur a les traits d'Antonio Altarriba, le scénariste, qui enseigne la littérature française à la fac du pays basque.

    Dans la BD, le prof enseigne l'histoire de l'art ; au travers d'un long monologue, cet assassin multirécidiviste s'efforce de convaincre le lecteur que l'assassinat, dès lors qu'on le pratique comme un art, n'est pas une activité condamnable ; en outre, plaide-t-il, la société repose sur le crime de sang, à l'échelle individuelle ou industrielle. Entre autres propos subversifs, le prof assassin propose que l'on qualifie les politiciens de "tueurs en série" ; car quand il leur arrive de tuer par procuration, afin de défendre les intérêts qu'ils représentent, ils le font méthodiquement en grand nombre ; comme les tueurs en série, les politiciens les plus sanguinaires (Napoléon, Kadhafi, etc.) ont d'ailleurs beaucoup d'admirateurs des deux sexes.

    Altarriba à travers son double de papier ne manque pas de rapprocher l'assassinat de la sexualité, autre ressort social majeur.

    Le propos est d'autant plus satirique que nous vivons dans une société moderne qui prétend reposer sur des valeurs "humanistes" comme la solidarité, la fraternité, voire l'amour -à l'opposé de l'assassinat. Il n'est cependant que d'observer le goût du public pour les crimes sanglants et le sang, à travers le cinéma, la littérature ou la presse, pour deviner que le discours humaniste n'est qu'un écran de fumée, suggère Altarriba.

    En exergue, Altarriba a placé une citation du marquis de Sade, qui s'efforça aussi à travers son oeuvre d'arracher à la société son masque de respectabilité.

    Mais Altarriba n'est pas un assassin ; du moins il n'est pas crédible dans ce rôle de prof assassin (les scènes qui illustrent les rivalités entre profs au sein de la fac sont beaucoup plus convaincantes). L'aspect de "BD à thèse", un peu pesante, prend le dessus en définitive.

    De plus, en refermant cette BD, on se dit qu'elle n'est pas si éloignée que ça des séries américaines putassières, à base d'hémoglobine et de tueurs en série, que Altarriba condamne à cause de leur vulgarité.

    "Moi, Assassin", par Antonio Altarriba et Keko, Denoël Graphic, 2015.

  • Le Sacre de la Bande-dessinée

    Si ce numéro de l'épaisse revue "Le Débat" (mai-août 2017), intitulé "Le sacre de la bande-dessinée", prouve webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,le débat,gallimard,sacre,groensteen,dagen,mouchart,peeters,nathalie heinich,hergé,rémi brague,jean-luc marion,artificationbien une chose, c'est l'intellectualisme ambiant.

    Outre les thuriféraires professionnels habituels de la bande-dessinée que sont T. Groensteen, B. Mouchart ou B. Peeters, le sommaire de "Le Débat" regroupe en effet quelques universitaires polyvalents, tels que Rémi Brague ou Jean-Luc Marion, des chercheurs au CNRS, un ex-politicien (Hubert Védrine), des critiques d'art (Philippe Dagen, Fabrice Piault) - ainsi que quelques autres plumitifs, journalistes ou romanciers.

    D'emblée il saute aux yeux que, contrairement à Napoléon, les auteurs de BD ne sont pas assez fortiches pour se coiffer eux-mêmes de la couronne. En effet, Jacques Tardi est le seul auteur qui participe à cette cérémonie, et encore, c'est pour notifier son désintérêt : - ça m'indiffère totalement, même si, à mon avis, le but d'une bande-dessinée est d'être imprimée et lue dans un livre ou un journal et pas d'être exposée sur un mur. Présenter des planches comme des oeuvres d'art flatte peut-être certains auteurs en quête de reconnaissance, mais ça ne m'intéresse absolument pas.

    Comme Tardi est poli, il n'envisage que la flatterie, sans mentionner l'aspect mercantile, pourtant caractéristique de la production d'oeuvres d'art contemporaine, bien au-delà de la seule bande-dessinée. Quelle production se prête mieux à la spéculation financière que la production artistique ? Aucune, car la valeur de l'art aujourd'hui est on ne peut plus incertaine. En atteste le triplement récent des bénéfices sur le marché de l'art, au point que l'on peut parler (sans jeu de mots) de "bulle spéculative" dans ce domaine. Les artistes et leurs producteurs joueront-ils un rôle déclencheur dans la prochaine crise mondiale et ses dommages collatéraux (guerres civiles, famines, génocides, terrorisme) ?

    La spéculation est caractéristique -ô combien- du génie ultra-moderne. Il aurait ainsi convenu de se demander plus précisément, pour éviter des digressions oiseuses, si la BD est un art spéculatif, et dans quelle mesure ?

    Le débat, qui selon l'apparence constitue la raison sociale de cette revue, est hélas à peu près absent de ses pages, qui relatent de façon très séquentielle et narrative comment les auteurs de bande-dessinée sont devenus des gens respectables en dépit de leur inaptitude atavique à se vêtir convenablement et s'exprimer sans fautes d'orthographe.

    Pourquoi la bande-dessinée est-elle soudain en odeur de sainteté ? Est-ce dû à la disparition de toute forme d'esprit critique dans la société de consommation, ou bien à une autre raison ? On aurait pu se poser la question, laisser des avis divergents s'exprimer. Quelques réserves anciennes, ça et là, sont bien évoquées, mais c'est pour les qualifier aussitôt de "caduques". Comme la plus pertinente de ces critiques fait le lien entre la bande-dessinée (et le cinéma) et la "culture de masse", stigmatisant celle-ci comme un phénomène totalitaire, doit-on en déduire que la critique du totalitarisme est caduque ?

    On aurait pu aussi relever que la bande-dessinée à l'usage du jeune public ("Tintin") se prête particulièrement au jeu de "l'artification" de la BD, pour reprendre l'expression hideuse de la sociologue Nathalie Heinich (la laideur de son vocabulaire est le principal gage de sérieux de la sociologie). C'est probablement dû à la sophistication des moyens mis en oeuvre dans ce genre destiné aux enfants où l'ellipse n'est pas permise. Si la ligne de Hergé est "claire", c'est surtout du point de vue du récit, exempt de "second degré" ; celui-ci est caractéristique au contraire des ouvrages humoristiques, ou encore des fables mythologiques, tandis que les "aventures de Tintin" sont dépourvues de ce relief. Qu'elle ait un ressort "inconscient" n'indique absolument pas la profondeur du travail d'Hergé.

    Encore une fois, ce numéro est un numéro d'intellectuels, et il en dit plus long sur le rôle de l'intellectuel (prolongeant celui du prêtre) dans la société moderne, que sur la bande-dessinée elle-même. Sur la valeur et les limites du genre de BD qu'il pratique, le propos assez pragmatique de J. Tardi est le plus éclairant.

    En feuilletant ces pages, on peut se laisser aller à son tour au jeu de la remise des prix ou des titres, dont les intellectuels sont friands :

    - "Tintin, ce n'est pas rien !" (Rémi Brague) : Prix de la "ligne claire" pour ce titre-coup de bluff.

    - "Cette déflation de la chasse au bijou (au trésor) disparu, où le vol n'est plus réel mais apparent, se marque par la déflation parallèle de la chasse aux voleurs (...)" (Jean-Luc Marion) : Prix "Alcofribas Nasier" de la tournure amphigourique destinée à camoufler l'indigence du propos.

    - "Chez Hergé, l'histoire reste un cadre, pas un matériau, comme elle l'est chez Jacobs [?] et d'autres plus proches de l'esprit d'Alexandre Dumas [?], ce géant, dans "Les Trois Mousquetaires" (Hubert Védrine) : Prix de l'euphémisme, puisque Tintin est aussi éloigné de l'histoire que l'est la propagande politique.

    - "Dans les bibliothèques publiques les plus récentes, la bande dessinée occupe une place de choix. Avec environ 20% des prêts, elle a la réputation non usurpée d'une star des bibliothèques publiques - à tel point que le terme de "produit d'appel" a parfois été prononcé à son sujet." (Antoine Torrens) : Prix "Angoulême" du plus bel emballage.

    Etc.

  • Henry de Groux - Journal***

    Les trompettes de la renommée sont parfois bien mal embouchées... Pourquoi Van Gogh, Cézanne, Gauguin,webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,henry de groux,journal,inha,kimé,léon bloy,delacroix,géricault,baudelaire,beethoven,14-18,soldat,catholique sont-ils célébrés dans le monde entier, tandis que Henry de Groux (1866-1930) demeure inconnu ou presque ? Il y a pourtant dans l'oeuvre et l'existence chaotique du peintre bruxellois tous les ingrédients pour fasciner le public...

    A l'instar de Nietzsche, de Groux serait-il trop sulfureux pour notre époque ? C'est peut-être une explication... Plus sûrement, la complexité assumée de de Groux, le caractère inclassable de son oeuvre, déroutent les fabricants d'étiquettes que l'on appose sous les tableaux pour permettre au public et aux étudiants de les digérer plus facilement. L'étiquette "symboliste", qu'on colle parfois à de Groux, ne souligne qu'un aspect de sa peinture.

    Le volumineux Journal que de Groux a laissé derrière lui dévoile une personnalité aux nombreuses facettes. Doublement attiré par la rédemption, d'une part, et par Satan d'autre part (le dieu des artistes), on pourrait qualifier ce peintre épris d'imagination de "baudelairien".

    Ce travail opiniâtre de consignation des faits intimes, sentiments, cauchemars, observations critiques, laissait son auteur lui-même sceptique quant à sa valeur. Dans le meilleur des cas, celui-ci y voit le témoignage sincère, le tableau de la tempête intérieure qui agite l'artiste moderne ; sans doute est-ce la meilleure raison de lire de Groux, tant il est vrai que l'art moderne -les musées sont trompeurs à cet égard- a comme les icebergs une importante partie immergée, dissimulée à la vue du simple spectateur.

    La confrontation avec Van Gogh est particulièrement éclairante ; de Groux a émis un jugement très sévère sur la peinture de son confrère, sans mépriser pour autant l'homme comme il méprisait franchement Cézanne ou Apollinaire, qu'il accuse de divers trucages artistiques. De Groux se fit même virer de son groupe d'artistes (les XX), pour avoir refusé d'être exposé en même temps que Van Gogh.

    "De toutes les peintures que j'ai pu voir du peintre hollandais, têtes ou paysages, je ne m'en rappelle pas une qui brillât par des qualités vraiment picturales que l'on pût sincèrement estimer remarquables. Elles ne se signalent que par la même facture exaspérée et maladroite. Un seul morceau représentant des harengs sur un plat de faïence ou de grès, m'a séduit par une chaleur de ton et une certaine verve de facture vraiment assez heureuse, assez rare dans sa production. C'est tout.", note de Groux dans son Journal en 1893.

    De Groux voyait dans le travail de Van Gogh l'oeuvre d'un aliéné, et non d'un artiste en pleine possession de ses moyens ; cependant, de Groux fut interné lui aussi dans un hôpital psychiatrique à Florence, après avoir effrayé sa maîtresse ; il s'en évadera dans des conditions rocambolesques. De Groux consigne d'ailleurs dans son Journal une insomnie aggravée, causée par des cauchemars violents qu'il redoute d'affronter. Mais surtout, de Groux fut assailli comme Van Gogh par des considérations d'ordre métaphysique, interférant dans son existence. Si Van Gogh est maladroit, et touchant par cette maladresse, on ne peut pas dire que de Groux soit très habile non plus.

    La foi n'est pas héréditaire chez de Groux comme elle est chez Van Gogh (fils et petit-fils de pasteur) ; elle s'incarne dans un ami très proche, Léon Bloy (compagnon d'infortune, par qui il fut hébergé et qu'il hébergea quand ils furent, chacun leur tour, dans le besoin), polémiste catholique et anarchiste (!?) ("L'argent est le sang des pauvres.").

    En même temps qu'il est attaché à son ami Bloy, impressionné par sa foi intransigeante, qui tranche à ses yeux singulièrement avec le mode de vie bourgeois, de Groux demeure athée en secret, pour éviter d'être sermonné par son ami. Il confie dans son Journal qu'il se sent proche des peintres Delacroix ou Ingres qui, bien qu'ils honorèrent de nombreuses commandes religieuses, restèrent athées ou "rationalistes". Du catholicisme, de Groux n'admire que les ouvrages d'art, dont son ami Bloy se méfie au contraire.

    Une rupture durable interviendra entre les deux amis, dont l'affaire Dreyfus, et Zola en particulier, sont le facteur déclencheur. Tandis que de Groux ira jusqu'à défendre Zola physiquement, Bloy vitupère au contraire le défenseur du capitaine Dreyfus, l'accusant d'être un imposteur, un bourgeois retranché dans une villa cossue (sous-entendu : un faux messie). De Groux finira par rompre avec Bloy, effrayé de surcroît par l'épouse danoise du polémiste.

    De Groux sacrifia sa carrière à une incessante remise en question, tant spirituelle qu'artistique, ôwebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,henry de groux,journal,inha,kimé,léon bloy,delacroix,géricault,baudelaire,beethoven,14-18,soldat,catholique combien éprouvante. En cela, de Groux est bien plus moderne que bien des modernes. Alors qu'il est déjà avancé en âge et dans la maîtrise de son art, sans doute mû par son enthousiasme pour les compositeurs modernes, Wagner en tout premier lieu, de Groux croit déceler en lui une vocation impossible de compositeur. Cette "découverte" le bouleverse.

    Les éditeurs et commentateurs de ce Journal en ont facilité la lecture en classant les notes de de Groux par thèmes (l'art, la vie, l'époque...) et en proposant un index des noms propres.

    Leur commentaire fait parfois croire que de Groux avait des goûts "classiques", ce qui est inexact. De Groux admire Géricault, et surtout Delacroix ; or ce dernier n'a rien d'un peintre "classique" ; son Journal indique au contraire que l'oeuvre de Delacroix contient toutes les clefs de l'art moderne, la volonté de fusion avec la musique tout d'abord. C'est d'ailleurs peut-être sur ce point que la connivence entre de Groux et Bloy s'établit ; et si le fanatisme catholique de Bloy et le fanatisme artistique de de Groux, dont l'absolu est musical, n'étaient que deux facettes d'une même religion.

    Le reproche adressé par de Groux à un certain nombre de ses contemporains n'est pas d'être trop modernes, mais de n'être pas assez "artistes", ce qui est bien différent. La conception de l'art de de Groux, à l'instar de celle de Baudelaire ou Nietzsche, implique une profonde aversion pour la démocratie.

    *Ci-dessus, portrait de Beethoven par H. de Groux.

    Henry de Groux (1866-1930) - Journal, éds Kimé/Institut national d'histoire de l'art, 2007.

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    Soldats de 14-18 équipés de masques à gaz, dessinés sur le vif par de Groux.

  • Les Cafés littéraires***

    Gérard-Georges Lemaire a beau se défendre d'avoir écrit un ouvrage exhaustif, son bouquin n'en est paswebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,gérard-georges lemaire,la différence,cafés littéraires,tortoni,procope,voltaire,balzac,manet,rivarol,maurras,rousseau,deux magots,rotonde,coupole,chat noir,maison dorée,flore,cubiste,surréaliste,bock,albert wolff,georges guénot moins un pavé de 600 pages, qui traite du phénomène des cafés littéraires en Europe, depuis le XVIIe siècle jusqu'à la disparition progressive de ces établissements au cours du XXe siècle. Aujourd'hui, quelques "cafés philosophiques" persistent ponctuellement, mais le "café littéraire" n'est plus l'épicentre de la vie littéraire et artistique.

    En préambule, G.-G. Lemaire nous explique comment le café, breuvage un peu mystérieux (on ne sait pas très bien comment ni par qui il a été inventé), s'est imposé comme LA boisson des intellectuels et des artistes, dans les principales capitales européennes. Cela se fit contre l'avis de l'académie de médecine en France, tandis qu'en Angleterre ce breuvage fut bien accueilli (le savant F. Bacon voit même dans le café un moyen de lutter contre les ravages provoqués par l'alcoolisme).

    Ce chapitre d'introduction clôt, on entre dans le vif du sujet, c'est-à-dire le rôle joué par ces établissements où l'on boit du café, mais aussi du vin et des bocks de bière, tout en refaisant le monde artistique et littéraire, mais aussi parfois politique et philosophique. Avant d'être inscrite dans la loi, la liberté d'expression est incarnée par les cafés et la société qui les fréquente. "Agitateur et politique, le Palais-Royal est devenu la capitale de Paris. Telle a été son influence dans la Révolution actuelle, que l'on eût fermé ses grilles, surveillé ses cafés, interdit ses clubs, tout aurait pris une autre tournure." écrit Rivarol. 

    Vestige d'une époque d'intense agitation intellectuelle, le légendaire "Procope" au Quartier latin, fréquenté par Voltaire, Diderot et Rousseau, n'est que le premier d'une longue succession de cafés, dont l'ouvrage érudit de G.-G. Lemaire énumère les caractéristiques ; tantôt somptueusement décorés, tantôt seulement confortables, ou encore charmants, pourvus en bonne chère et hôtesses accueillantes, ces établissements jouent pour les poètes et les artistes le rôle de havres ; ils y évoluent à l'aise au milieu de leurs confrères et admirateurs.

    Si le seigneur médiéval est indissociable de son château-fort, l'artiste moderne, quant à lui, ne serait rien sans son ou ses cafés de prédilection, où il est souvent choyé par le tenancier comme une sorte de mascotte"Devant Tortoni, au milieu d'un bouquet de journalistes, de 5 à 6 heures, on peut voir M. Manet. C'est une gloire du café, une des illustrations du perron ; s'il manque un jour, le maître de l'établissement se dit : - Mauvaise journée ! mon grand peintre me manque." (Albert Wolff)

    Une foule de noms d'artistes et de poètes célèbres s'entremêlent avec ceux des cafés parisiens. G.G. Lemaire, à propos de la "Maison Dorée" : "Au milieu des années 1850, on y voit attablés Gustave Flaubert, Henri Murger, qui y griffonne des nouvelles pour "Le Figaro", Jules Barbey d'Aurevilly, Alexandre Dumas à l'époque où il dirige "Le Mousquetaire", car ses bureaux se trouvent à l'étage au-dessus, Honoré de Balzac, Jules et Edmond de Goncourt, Emile Zola, Alphonse Allais, le sculpteur David D'Angers. C'est à cet endroit que Balzac entraîne le jeune graveur Wenceslas Steinbrock dans "La Cousine Bette", et c'est là encore que la cynique Nana exerce ses talents ravageurs."

    Caractéristique de ce phénomène également, le brassage social et idéologique permis par les cafés : "Sous les marbres de ce sanctuaire, tous les partis ont le droit d'asile. A peine a-t-on franchi ce seuil hospitalier, on a cessé d'être un écrivain, un pair de France, un conseiller d'Etat, un général, un peintre, un ambassadeur - on n'est plus qu'un consommateur ou un joueur de dominos." (Georges Guénot, en 1850, à propos du "Café Cardinal").

    A Paris, au fil du temps, suivant un cours hasardeux, le boulevard des Italiens fut "the place to be", avant de céder le pas au Quartier latin ; puis ce fut au tour de Montmartre, siège du fameux "Chat Noir", perfectionnement ultime du café littéraire ; Montmartre enfin sera détrôné par Montparnasse, où les cubistes ("Closerie des Lilas"), les surréalistes ("Rotonde", "Deux Magots", "Coupole"), tiendront séance.

    Il n'est pas rare que le café soit associé à la production d'une revue littéraire illustrée, dont le tiragewebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,gérard-georges lemaire,la différence,cafés littéraires,tortoni,procope,voltaire,balzac,manet,rivarol,maurras,rousseau,deux magots,rotonde,coupole,chat noir,maison dorée,flore,cubiste,surréaliste,bock,albert wolff,georges guénot atteint parfois plusieurs milliers d'exemplaires ; ou encore un prix littéraire.

    H. de Balzac s'attarde sur le phénomène dans "Histoire et physiologie des boulevards de Paris" (1844) :

    "(...) la vie de Paris, sa physionomie, a été en 1500, rue Saint-Antoine ; en 1600, à la place Royale ; en 1700, au Pont-Neuf ; en 1800, au Palais-Royal. Tous ces endroits ont été tour à tour les boulevards ! La terre a été passionnée là, comme l'asphalte l'est aujourd'hui sous les pieds des boursiers, au perron de Tortoni (...). De la rue du Faubourg-du-Temple à la rue Charlot, où grouillait tout Paris, sa vie s'est transportée, en 1815, au boulevard du Panorama. En 1820, elle s'est fixée au boulevard dit "de Gand" et, maintenant, elle tend à remonter de là vers la Madeleine. En 1860, le coeur de Paris sera de la rue de la Paix à la place de la Concorde."

    Et cette description de la "Brasserie des Martyrs" par A. Daudet :

    "Il faudrait un volume pour décrire la Brasserie [des Martyrs] table par table. Ici, la table des penseurs - têtes nues, barbes tremblantes, une odeur de tabac âcre, de soupe aux choux et de philosophie. Plus loin, des vestes bleu sombre, des bérets, des cris d'animaux, des plaisanteries, des mots d'esprits : voici les artistes, peintres et sculpteurs (...) Et voici maintenant les femmes, anciens modèles, beautés fanées, avec des noms étranges comme Titine de Barrancy et Louise Coup-de-Couteau. Ce sont des femmes inhabituelles, qui ont un raffinement curieux, ayant passé de main en main et préservé de chacune de leurs liaisons innombrables un résidu de connaissance artistique. Elles ont des opinions sur tout, se proclament réalistes ou fantaisistes, catholiques ou athées, en conformité avec leur amant du moment. C'est touchant et absurde."

    G.G. Lemaire fait le tour des capitales européennes, de façon plus sommaire qu'il ne traite le cas de Paris, mais qui permet des comparaisons. Londres n'a pas été en reste dans la mode des cafés, mais l'invention des "clubs", moins ouverts que les cafés, a freiné l'expansion de ceux-ci. La mode des grandes villes italiennes est proche de la mode parisienne, notamment en raison du rôle joué par les artistes-plasticiens, si ce n'est que l'Italie n'est pas une nation centralisée où tout tourne autour de Paris.

    L'ouvrage de G.G. Lemaire n'est pas seulement érudit, un catalogue impressionnant, il souligne certains caractères de l'art moderne tout en explorant le phénomène particulier ; on distingue notamment l'aspect "mouvementé", de recherche continuelle de quelque chose de neuf ; l'aspect aussi de "contre-culture" est perceptible, éloigné du précepte romain antique (Virgile) d'"un art au service de la politique". La bohème artistique gravitant autour des cafés a ainsi pu être assimilée à la décadence par les défenseurs de la civilisation, bien que Charles Maurras et son "Action française" aient aussi installé leur quartier général dans un café ("Café de Flore").

    Il manque cependant une explication de l'étiolement du phénomène des cafés littéraires et de leur disparition après la deuxième guerre mondiale.

    On peut avancer diverses explications, comme le coût de plus en plus élevé de la vie parisienne, qui a fini par rendre la vie de bohème quasi-impossible. Si elle conserve son prestige, on constate aussi que Paris a cessé d'être la capitale mondiale de l'art après la guerre.

    Là où l'écrivain et l'artiste devaient être entre 1960 et l'an 2000, c'était à la télévision, dont nul ne peut ignorer le double usage commercial et étatique. L'académisme, en art, a repris le dessus, empruntant ses dogmes à des écoles artistiques qui avaient la propriété de n'être pas dogmatiques.

    "Les Cafés littéraires", par Gérard-Georges Lemaire, éds de la Différence, 2016 (réédition).

  • Churubusco***

    Dans cette bande-dessinée (traduite de l'italien) d'Andréa Ferraris, un épisode politique dramatique sert de toilewebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,churubusco,mexique,états-unis,1840,andrea ferraris,rackham de fond à l'intrigue : l'invasion du Mexique (Haute-Californie) par les Etats-Unis en 1840, afin d'annexer une partie de la côte Pacifique, stratégique sur le plan du commerce avec l'Asie.

    Les Etats-Unis se saisirent du premier prétexte pour déclarer la guerre au Mexique, ainsi que l'on voit faire les nations puissantes lorsqu'elles veulent s'emparer des ressources de petits pays. Vaste était le Mexique, mais faible sur le plan militaire.

    Venant du Texas, une armée composée surtout de mercenaires recrutés parmi la population immigrée en provenance d'Europe enfonce l'armée mexicaine. Le bataillon de mercenaires irlandais "Saint-Patrice" va déserter et se rallier au Mexique en se retranchant dans le village de Churubusco. C'est l'histoire de ce retournement que l'auteur de cette BD a choisi de raconter.

    Une fois Churubusco enlevé et la plupart des "san-patricios" (déserteurs irlandais) exécutés, cette guerre de conquête qui avait fait un peu moins de 40.000 morts s'acheva.

    Les déserteurs irlandais, dit la notice de conclusion, furent honorés comme des héros et des martyrs dans le camp mexicain. La raison de leur ralliement est incertaine, qui tient sans doute à un mélange d'opportunisme et au mépris des hommes de troupe américains vis-à-vis des Irlandais comme des Mexicains.

    La plupart du temps le cinéma peint la guerre sous un jour romantique, voire esthétisant, servant ainsi la cause nationaliste ; cette BD n'idéalise aucun camp et ne cache rien des réalités de la guerre.

    "Churubusco", par Andrea Ferraris, éd. Rackham, 2016.