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KRITIK

  • De surprise en surprise***

    L'humour de Voutch est une sorte de bicarbonate qui aide à digérer une époque difficile à avaler. Ce caricaturiste s'attache surtoutwebzine,bd,zébra,fanzine,caricature,bande-dessinée,critique,voutch,cherche-midi à caricaturer les "élites économiques" - à bon escient puisque la politique est plus que jamais dictée par ces élites-là.

    Voutch souligne l'importance de l'illusion dans ces milieux "hauts perchés" - illusion du progrès technique notamment.

    Voutch est l'un des derniers rescapés de l'humour de type anglo-saxon, éclipsé pendant des années par le style plus virulent de "Charlie-Hebdo". On pense aussi à Jacques Tati, qui réduisit la "complexité moderne" à une série de gags muets (le bavardage est aussi une caractéristique des élites économiques).

    Le dessinateur apporte un soin particulier au décors ; à juste titre car ils traduisent mieux que de longues thèses de sociologie l'esprit du temps, en l'occurrence son fétichisme fanatique.

    NB : En revanche l'humour des strips de Voutch disponibles sur son blog est beaucoup moins "maîtrisé".

    "De Surprise en Surprise", par Voutch, éd. du Cherche-Midi, novembre 2020.

  • La Franc-maçonnerie dévoilée**

    Le projet de démystification de la franc-maçonnerie énoncé en préambule est assez bien atteint par cette BD dewebzine,bd,zébra,fanzine,bande-dessinée,critique,franc-maçonnerie,bercovici,lacroix,barruel,john wayne,mozart,kipling,hugo pratt vulgarisation historique illustrée par Bercovici.

    Cette galerie de portraits de francs-maçons plus ou moins célèbres est assez hétéroclite pour convaincre le lecteur que la franc-maçonnerie n'existe pas en tant que doctrine bien définie : W.A. Mozart, E. Burke, B. Franklin, Mirabeau, R. Kipling, John Wayne, Hugo Pratt ont tous été francs-maçons, pour des motifs et en des circonstances très différents. Sur ce plan, la franc-maçonnerie est aux adultes ce que les boys-scouts sont aux gosses (d'ailleurs le fondateur du mouvement scout, le général Baden-Powell, était lui-même "maçon").

    La franc-maçonnerie est l'objet de nombreux fantasmes, dont ses défenseurs comme ses détracteurs ont souvent su tirer un parti lucratif, en raison du parfum d'ésotérisme qui flotte sur ces clubs élitistes et ultra-sexistes.

    Comme il manque un fil conducteur historique plus solide, on se prend à regretter que l'auteur, Arnaud de la Croix, ne se soit pas attardé sur un personnage-clef, l'abbé Barruel (1741-1820), qui permet de comprendre la place spécifique de la franc-maçonnerie en France, en comparaison de pays anglo-saxons où une idée laïque beaucoup moins polémique prévaut.

    Ce prêtre catholique est en effet l'inventeur du complot "judéo-maçonnique". Plus malin que savant, Barruel prétendit qu'il était lui-même initié, ce qui est fort plausible.

    Si cette théorie du complot a servi à galvaniser un parti catholique déclinant, contribuant à persuader certains catholiques que la Révolution française était le fruit d'un complot satanique, elle a aussi contribué à renforcer l'identité de la franc-maçonnerie française dans ce négationnisme dont l'enseignement scolaire a gardé des traces. Autrement dit les loges maçonniques ne se sont pas empressé de démentir cette légende, la mettant au service de leur propre propagande, enjolivée par l'image d'Epinal progressiste de la Révolution.

    La réalité politique est plutôt d'un passage de témoin des notables catholiques aux notables bourgeois laïcs.

    La plupart des caricaturistes du XIXe siècle ne s'y laissaient pas prendre et englobaient dans leurs caricatures prêtres catholiques et officiers ou magistrats francs-maçons unis par l'intérêt.

    Quant au complotisme, on voit qu'il contribue encore aujourd'hui au crédit des élites ; celles-ci n'ont plus à justifier leurs actions ou leurs entreprises politiques, mais seulement à rapporter la preuve du délire complotiste. C'est notamment le cas aux Etats-Unis où la seule légitimité du nouveau président J. Biden est l'antitrumpisme, ce qui constitue la légitimité la plus idéologique qui soit - typiquement démocratique, en somme.

    "La Franc-Maçonnerie dévoilée", par A. de La Croix et Bercovici. Ed. Le Lombard, 2020.

  • Les Jardins de Babylone***

    Babylone est dans la mythologie des Hébreux le symbole de la civilisation hostile à Dieu (Jéhovah). Un autre symbole, utilisé parwebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,nicolas presl,babylone,jardin,atrabile,bagdad Nicolas Presl tout du long de cette longue BD muette, est le symbole de l'eau. Le besoin de cette ressource vitale pour l'homme est encore accru dans le désert où s'étendait Babylone, non loin de l'actuelle Bagdad. Le pétrole ne remplace pas l'eau et l'Irak est tributaire des nations voisines pour l'approvisionnement en eau. 

    On assassine pour des choses bien moins importantes que l'eau. Tuer pour de l'eau, c'est tuer pour vivre, en somme. Et Nicolas Presl de dérouler le fil de la violence humaine, qui fait de l'homme un animal comme les autres, de montrer à quel point la violence est "universelle", comme on dit désormais pour à peu près toute chose, contrairement à la "paix" qui, elle, est exceptionnelle, réservée à une petite élite.

    Le récit muet de Nicolas Presl contraste avec la logorrhée des chaînes d'information, logorrhée parfaitement nihiliste. L'auteur porte un regard d'entomologiste sur l'espèce humaine.

    Il n'y a rien de plus humain que la violence et la mort - sans oublier la cacophonie des chaînes d'info, qui empêche de réfléchir.

    "Les Jardins de Babylone", par Nicolas Presl, ed. Atrabile, 2020. 

  • Voltaire (très) amoureux*

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    Le portrait de Voltaire par Clément Oubrerie est-il fidèle au modèle ?

    On ne sait si C. Oubrerie a lu Voltaire "in extenso" (ce n'est pas indispensable), mais il a fait un effort documentaire pour resituer la liberté de ton de Voltaire dans son contexte, montrer en quoi la gloire d'un homme de lettres d'origine bourgeoise (mais déshérité par son père) passe, à la fin du XVIIIe siècle, par la fréquentation de Salons littéraires dirigés par des femmes.

    « Voltaire amoureux » : le titre du premier tome cache que Voltaire est d'un tempérament plus cynique que passionné ou amoureux. "Candide" comporte une satire de l'amour que le "beau sexe" inspire au "sexe fort".

    « Voltaire très amoureux » : le titre du second tome cache, lui, que Voltaire n'est pas tant le sujet traité ici qu'Emilie du Châtelet, qui compte Voltaire parmi ses nombreux amants, et dont le titre de gloire est d'avoir traduit les ouvrages d'Isaac Newton en français, et contribué avec Voltaire et d'Alembert (notamment) à répandre la théorie de l'attraction universelle à laquelle l’académie des sciences française, cartésienne, s’opposait.

    Emilie du Châtelet, dès son plus jeune âge encouragée par son père à étudier, est une personnalité qui ne manque pas d’intérêt ; hélas elle se transforme sous la plume d’Oubrerie en une sorte de "pin-up" en dentelles. En porte-jarretelles ou en nuisette, à l’horizontale ou à la verticale, Oubrerie la dessine sous toutes les coutures, ce qui est un peu… réducteur.

    L’adhésion de Voltaire à Newton passe donc par Emilie du Châtelet. Elle est aussi sans doute la conséquence de l’anglomanie de Voltaire affichée dans tous les domaines. Si Voltaire s’était penché lui-même sur Newton, peut-être l’aurait-il trouvé excessivement mystique, puisque le savant anglais mélange religion, théologie et science, de la manière la moins ordonnée qui soit, en recul par rapport à R. Descartes sur ce point.

    Relire Voltaire n’est pas inutile puisque la France est demeurée une monarchie absolutiste (les manuels d’éducation civique préfèrent parler pudiquement de « centralisme »). K. Marx qui jugeait les critiques de Voltaire limitées incite même à voir dans la mondialisation actuelle le prolongement des « valeurs » absolutistes, notamment le culte mystique de l’Etat.

    Voltaire (très) amoureux, C. Oubrerie, ed. Les Arènes, août 2019.

  • Mécanique du Sage***

    Le trait de Gabrielle Piquet évoque celui de Chaval, qui est une sorte de ligne claire appliquée à la caricature,webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,caricature,gabrielle piquet,atrabile,charles hamilton,critique,mécanique,sage plus elliptique que la BD. Son humour aussi, teinté de "nonsense" britannique, ressemble à l'humour de Chaval.

    Dans la capitale de l'Ecosse recréée par l'auteure, Charles Hamilton se démène pour être heureux, et ce but dérisoire -en même temps qu'il est très humain-, le rend ridicule.

    Il y a dans les régimes totalitaires (de droite ou de gauche), non seulement quelque chose d'effrayant ou d'inquiétant, mais aussi de ridicule et drôle, que Jarry a su saisir dans son personnage d'Ubu. Ces régimes sont en effet tendus comme des ressorts vers le bonheur ; leur science, leur sagesse elle-même est entièrement subordonnée à ce but. Par chance le Dalaï-Lama ne dispose pas d'une armée puissante pour faire respecter ses préceptes à mourir d'ennui !

    Qui dit "mécanique", dit forcément "grain de sable" : l'organisation du persévérant Charles Hamilton finit par se gripper, et son bonheur être menacé indéfiniment par un nouvel épisode de dépression.

    Mais qui peut se moquer franchement de la quête éperdue de bonheur de Charles Hamilton, sans se sentir concerné ? Seul les morts peuvent, qui jouissent d'un bonheur sans faille.

    Mécanique du Sage, par Gabrielle Piquet. Ed. Atrabile, janvier 2020.

  • Un Auteur de BD en trop**

    La parution d'"Un Auteur de BD en trop", quelques semaines avant le festival d'Angoulême, n'est sans doute paswebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,angoulême,daniel blancou,sarbacane due au hasard.

    Son auteur, Daniel Blancou, y égratigne le milieu de la bande dessinée dans un album superbement édité (!?). La notice wikipédia de D. Blancou nous informe que cet auteur a débuté sa carrière il y a une dizaine d'années.

    Une large majorité des auteurs de BD connaît un "spleen" qui n'a rien de "baudelairien", puisque beaucoup ne parviennent pas à boucler leurs fins de mois.

    Les éditeurs sont pointés du doigt puisqu'ils ont ouvert au cours des dernières décennies le marché de la bande dessinée à une concurrence féroce, en appliquant des recettes commerciales ("dumping social") enseignées à HEC.

    On sait le poids de l'industrie du divertissement dans les économies dites "néo-libérales". Le statut des auteurs de bande dessinées est, à cet égard, parfaitement ambigu, et un certain nombre d'entre eux entretient cette ambiguïté. Tandis que certains auteurs de bande dessinées sont de simples employés de cette industrie, plus ou moins satisfaits de leur sort, d'autres aux antipodes critiquent la société de consommation "à leurs risques et périls".

    "Un Auteur de BD en trop" n'est pas le manifeste d'un auteur mécontent, mais plutôt un regard ironique et décalé sur une profession où se côtoient des ambitions et des désirs disparates, pour la raison que nous venons d'évoquer.

    Comme la presse française a intérêt à être solidaire de "Charlie-Hebdo", masquant ainsi son motif principal de domestication des Français, les gros éditeurs de BD ont intérêt à être solidaires des petits producteurs indépendants qui font circuler un peu d'air frais dans une production où on en est à rééditer à tour de bras les "classiques" des années cinquante.

    On regrette que la partie la plus faible soit celle où Daniel Blancou évoque le rapport entre la bande dessinée et l'art contemporain. Le milieu de la bande dessinée, notamment en France, nourrit un complexe à l'égard du milieu de l'art contemporain, figé dans une posture plus vaniteuse que la Grande galerie des glaces.

    Or D. Blancou ne tire pas pleinement parti de cette situation comique, proche du "Bourgeois gentilhomme" découvrant qu'il sait manier la prose, puisque des professeurs révèlent aux auteurs de BD qu'ils avaient toujours fait de l'art sans le savoir et peuvent désormais se prévaloir en société du titre gratifiant d'apôtres du 9e Art. Amen.

    "Un Auteur de BD en trop", par Daniel Blancou, éd. Sarbacane, janvier 2020.

  • Concombres amers***

    "Voyage au bout de la Nuit" : la suite. Récit terrifiant par le bédéaste cambodgien Séra, né en 1965, du conflitwebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,concombres amers,séra,vietnam,cambodge,khmers rouges,norodom sihanouk,marabout,vietcong,guerre qui se propagea du Vietnam au Cambodge.

    Le cinéma peine à rendre compte de manière réaliste de la guerre. La BD est un peu plus sérieuse : Séra, qui a dû fuir le Cambodge, a travaillé à partir de documents et d'archives journalistiques nombreux, les articulant entre eux. Le dessin, peu expressif, et les couleurs ternes traduisent l'idée de ténèbres.

    La guerre civile au Vietnam, à travers laquelle s'affrontent les Etats-Unis, la Chine et l'URSS, va inexorablement se propager au Cambodge en dépit des efforts des dirigeants de ce pays, le roi Norodom Sihanouk en tête, pour rester neutres.

    Sur le plan économique et militaire, le Cambodge n'avait pas les moyens de rester neutre. Il va peu à peu basculer dans une guerre où les moyens modernes militaires, à savoir les armes de guerre occidentales, viennent redoubler la barbarie plus primitive des khmers rouges, ennemis intérieurs de la République du Cambodge, alliés aux indépendantistes du Sud-Vietnam (Vietcongs/FNL) ou du Nord, pour qui le Cambodge représente une base arrière.

    Les "concombres doux" sont synonymes dans la culture cambodgienne d'une période de prospérité et de paix, ce qui explique le titre d'une BD relatant la période la plus sombre de l'histoire du Cambodge. Cette BD n'est pas ou peu partisane : elle montre la violence de tous les partis, non seulement des fameux khmers rouges fanatiques, laissant des charniers derrière eux, mais aussi la violence des bombardements américains, celle des khmers vis-à-vis de la communauté vietnamienne installée au Cambodge, qui paya elle aussi un lourd tribut de sang.

    Contrairement à une idée reçue, la fin de la 2nde Guerre mondiale n'inaugure pas une période de paix, mais l'épicentre du conflit entre les grandes nations rivales, se disputant ressources et territoires stratégiques, se déplace, fait le tour des continents.

    Une BD qui ne donne pas du tout envie de faire la fête de l'humanité, mais plutôt de penser comme Marx que "la bêtise humaine est le personnage central de la tragédie".

    Concombres amers, par Séra, éd. Marabout, 2018.