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KRITIK

  • Mécanique du Sage***

    Le trait de Gabrielle Piquet évoque celui de Chaval, qui est une sorte de ligne claire appliquée à la caricature,webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,caricature,gabrielle piquet,atrabile,charles hamilton,critique,mécanique,sage plus elliptique que la BD. Son humour aussi, teinté de "nonsense" britannique, ressemble à l'humour de Chaval.

    Dans la capitale de l'Ecosse recréée par l'auteure, Charles Hamilton se démène pour être heureux, et ce but dérisoire -en même temps qu'il est très humain-, le rend ridicule.

    Il y a dans les régimes totalitaires (de droite ou de gauche), non seulement quelque chose d'effrayant ou d'inquiétant, mais aussi de ridicule et drôle, que Jarry a su saisir dans son personnage d'Ubu. Ces régimes sont en effet tendus comme des ressorts vers le bonheur ; leur science, leur sagesse elle-même est entièrement subordonnée à ce but. Par chance le Dalaï-Lama ne dispose pas d'une armée puissante pour faire respecter ses préceptes à mourir d'ennui !

    Qui dit "mécanique", dit forcément "grain de sable" : l'organisation du persévérant Charles Hamilton finit par se gripper, et son bonheur être menacé indéfiniment par un nouvel épisode de dépression.

    Mais qui peut se moquer franchement de la quête éperdue de bonheur de Charles Hamilton, sans se sentir concerné ? Seul les morts peuvent, qui jouissent d'un bonheur sans faille.

    Mécanique du Sage, par Gabrielle Piquet. Ed. Atrabile, janvier 2020.

  • Un Auteur de BD en trop**

    La parution d'"Un Auteur de BD en trop", quelques semaines avant le festival d'Angoulême, n'est sans doute paswebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,angoulême,daniel blancou,sarbacane due au hasard.

    Son auteur, Daniel Blancou, y égratigne le milieu de la bande dessinée dans un album superbement édité (!?). La notice wikipédia de D. Blancou nous informe que cet auteur a débuté sa carrière il y a une dizaine d'années.

    Une large majorité des auteurs de BD connaît un "spleen" qui n'a rien de "baudelairien", puisque beaucoup ne parviennent pas à boucler leurs fins de mois.

    Les éditeurs sont pointés du doigt puisqu'ils ont ouvert au cours des dernières décennies le marché de la bande dessinée à une concurrence féroce, en appliquant des recettes commerciales ("dumping social") enseignées à HEC.

    On sait le poids de l'industrie du divertissement dans les économies dites "néo-libérales". Le statut des auteurs de bande dessinées est, à cet égard, parfaitement ambigu, et un certain nombre d'entre eux entretient cette ambiguïté. Tandis que certains auteurs de bande dessinées sont de simples employés de cette industrie, plus ou moins satisfaits de leur sort, d'autres aux antipodes critiquent la société de consommation "à leurs risques et périls".

    "Un Auteur de BD en trop" n'est pas le manifeste d'un auteur mécontent, mais plutôt un regard ironique et décalé sur une profession où se côtoient des ambitions et des désirs disparates, pour la raison que nous venons d'évoquer.

    Comme la presse française a intérêt à être solidaire de "Charlie-Hebdo", masquant ainsi son motif principal de domestication des Français, les gros éditeurs de BD ont intérêt à être solidaires des petits producteurs indépendants qui font circuler un peu d'air frais dans une production où on en est à rééditer à tour de bras les "classiques" des années cinquante.

    On regrette que la partie la plus faible soit celle où Daniel Blancou évoque le rapport entre la bande dessinée et l'art contemporain. Le milieu de la bande dessinée, notamment en France, nourrit un complexe à l'égard du milieu de l'art contemporain, figé dans une posture plus vaniteuse que la Grande galerie des glaces.

    Or D. Blancou ne tire pas pleinement parti de cette situation comique, proche du "Bourgeois gentilhomme" découvrant qu'il sait manier la prose, puisque des professeurs révèlent aux auteurs de BD qu'ils avaient toujours fait de l'art sans le savoir et peuvent désormais se prévaloir en société du titre gratifiant d'apôtres du 9e Art. Amen.

    "Un Auteur de BD en trop", par Daniel Blancou, éd. Sarbacane, janvier 2020.

  • Concombres amers***

    "Voyage au bout de la Nuit" : la suite. Récit terrifiant par le bédéaste cambodgien Séra, né en 1965, du conflitwebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,concombres amers,séra,vietnam,cambodge,khmers rouges,norodom sihanouk,marabout,vietcong,guerre qui se propagea du Vietnam au Cambodge.

    Le cinéma peine à rendre compte de manière réaliste de la guerre. La BD est un peu plus sérieuse : Séra, qui a dû fuir le Cambodge, a travaillé à partir de documents et d'archives journalistiques nombreux, les articulant entre eux. Le dessin, peu expressif, et les couleurs ternes traduisent l'idée de ténèbres.

    La guerre civile au Vietnam, à travers laquelle s'affrontent les Etats-Unis, la Chine et l'URSS, va inexorablement se propager au Cambodge en dépit des efforts des dirigeants de ce pays, le roi Norodom Sihanouk en tête, pour rester neutres.

    Sur le plan économique et militaire, le Cambodge n'avait pas les moyens de rester neutre. Il va peu à peu basculer dans une guerre où les moyens modernes militaires, à savoir les armes de guerre occidentales, viennent redoubler la barbarie plus primitive des khmers rouges, ennemis intérieurs de la République du Cambodge, alliés aux indépendantistes du Sud-Vietnam (Vietcongs/FNL) ou du Nord, pour qui le Cambodge représente une base arrière.

    Les "concombres doux" sont synonymes dans la culture cambodgienne d'une période de prospérité et de paix, ce qui explique le titre d'une BD relatant la période la plus sombre de l'histoire du Cambodge. Cette BD n'est pas ou peu partisane : elle montre la violence de tous les partis, non seulement des fameux khmers rouges fanatiques, laissant des charniers derrière eux, mais aussi la violence des bombardements américains, celle des khmers vis-à-vis de la communauté vietnamienne installée au Cambodge, qui paya elle aussi un lourd tribut de sang.

    Contrairement à une idée reçue, la fin de la 2nde Guerre mondiale n'inaugure pas une période de paix, mais l'épicentre du conflit entre les grandes nations rivales, se disputant ressources et territoires stratégiques, se déplace, fait le tour des continents.

    Une BD qui ne donne pas du tout envie de faire la fête de l'humanité, mais plutôt de penser comme Marx que "la bêtise humaine est le personnage central de la tragédie".

    Concombres amers, par Séra, éd. Marabout, 2018.

  • Le Travail m'a tué**

    Travail et "condition humaine" sont synonymes du point de vue antique (biblique ou grec) ; l'oisiveté est enwebzine,gratuit,fanzine,bande-dessinée,bd,zébra,critique,travail,futuropolis,hubert prolongeau,grégory mardon,arnaud delalande,nazisme,communisme,libéralisme,carlos,shakespeare,aristote effet pour les Grecs (Aristote) le moyen d'échapper à la condition humaine, au contraire des loisirs modernes qui contribuent au travail.

    Le terme de "société des loisirs" dissimule en effet une nouvelle division du travail en Occident, non plus basée sur le sexe mais sur la richesse, qui procure plus ou moins de loisirs.

    L'attribution au labeur d'un valeur positive dans la culture moderne est un des nombreux points d'antagonisme entre la culture antique et la culture moderne. Il n'est pas inintéressant d'observer que cette mise en valeur du travail est, à l'instar du féminisme, un produit du christianisme ; pour être plus précis, elle résulte d'une interprétation erronée du livre de la Genèse.

    Par conséquent les idéologies modernes en apparence "laïques" telles que le nazisme, le communisme athée ou le libéralisme, prennent leurs racines dans la doctrine chrétienne.

    Il n'est pas abusif de dire que "Le Travail m'a tué" décrit la descente aux enfers d'un cadre employé par l'industrie automobile. L'idée que la victime de ce processus se fait de son devoir est en effet analogue à celle véhiculée par la "Divine comédie", poème chrétien délirant.

    On peut qualifier ce sens du devoir de "masochisme mystique" ; dès le début la BD montre que Carlos est une victime de choix en raison de ses origines sociales, qui font de lui une sorte de dévot. Son "recruteur" est parfaitement conscient de cette faiblesse. Celle-ci n'est pas "innée" chez Carlos, mais bien culturelle. Son épouse, aussi aveugle que lui, ne fait que l'entraîner plus vite encore vers l'issue fatale et une dépendance toujours plus grande vis-à-vis de la firme qui l'exploite.

    On observe que même les augmentations de salaire, tantôt accordées, tantôt refusées à ce cadre supérieur, sont dépourvues de valeur concrète et sont elles aussi mystiques.

    Détail amusant, les modèles des voitures conçues par la firme portent des noms de peintres ou de toiles célèbres, rappelant ainsi au lecteur comment les idéologies modernes s'appuient sur l'argument culturel, qui devrait par conséquent être la première cible de la satire.

    La revalorisation du travail et de la condition humaine a pour corollaire la mise en valeur de la mort. L'héroïsme macabre est ainsi au coeur des cultures totalitaires (mentionnées plus haut) et le suicide fait partie de la compétition économique. Un peu d'esprit d'observation permet de discerner cet arrière-plan macabre dans les loisirs modernes, c'est-à-dire dans le tourisme.

    Si cette BD est habile à décrire la chute inexorable de Carlos, sa conclusion naïve et assez typiquement française est à prendre avec des pincettes. L'épouse de Carlos et son avocate font en effet confiance à la justice française pour combattre les abus constatés au sein de la firme. Une telle naïveté repose sur la même erreur que celle qui entraîne Carlos à se haïr.

    L'Etat et les grandes firmes françaises sont bien entendu solidaires et la justice française ne peut rien contre le darwinisme social et ses ravages à l'échelle mondiale, tout comme la psychothérapie et les psychothérapeutes sont impuissants face au "burn-out", pour ne pas dire complices dans bien des cas.

    "Le Travail m'a tué", par Hubert Prolongeau, Arnaud Delalande (scénario) & Grégory Mardon, ed. Futuropolis, 2019.

  • Swan - Le Buveur d'Absinthe**

    Le courant impressionniste est difficile à définir autrement que par son antiacadémisme. Ce mouvement dewebzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,kritik,critique,swan,néjib,absinthe,impressionnime,mary cassatt,degas,picasso,delacroix,monet,félix fénéon,gallimard rébellion contre l'enseignement en vigueur aux Beaux-Arts de Paris et l'organisation de la vie artistique qui en découle, est proclamé mort par le critique d'art Félix Fénéon dès 1886, un peu plus d'une dizaine d'années après ses débuts seulement.

    Au début du XXe siècle, l'impressionnisme est déjà à son tour synonyme d'académisme, de "peinture bourgeoise française", notamment en Allemagne où la vie artistique est en pleine effervescence après la France.

    "Swan", par Néjib (éd. Gallimard), ambitionne de redonner vie à ce mouvement en brossant les portraits croisés de ses principaux protagonistes. L'Américaine Mary Cassatt (1844-1926) a inspiré le personnage (principal) de Swan ; c'est une bonne idée d'avoir retenu un point de vue américain car cela permet de souligner le contraste entre la culture française -disons "sexiste et hédoniste"- et la culture américaine "féministe et puritaine" de Mary Cassatt.

    Le dessin est vif et pas du tout académique, le scénario bien rythmé, mais "Swan" souffre de la comparaison que l'on ne peut s'empêcher de faire avec le "Picasso" de Julie Birmant (et Oubrerie) ; cet ouvrage parvenait à replacer Picasso, trop souvent qualifié de "génie", dans son contexte parisien voire "montmartrois".

    "Swan" est trop décousu pour permettre le même recul sur la petite révolution artistique que fut l'impressionnisme. Les rapports ambigus entre le milieu artistique et la bourgeoisie à la fin du XIXe siècle sont peu montrés ; or la spéculation accrue sur les oeuvres d'art a favorisé l'émancipation des grandes expositions officielles. La "manière impressionniste" préexiste aux impressionnistes, puisque on la retrouve chez Delacroix (pour qui tout était couleur, même les ombres), accompagnée d'un mobile plus précis (faire fusionner la peinture et la musique) ; mais Delacroix n'aurait pas cautionné la trivialité des thèmes traités par Monet ou Degas.

    Swan - tome I : Le Buveur d'Absinthe, par Néjib, éd. Gallimard-BD, 2018.

  • Buscavidas***

    Alberto Breccia (1919-1993) peint la société de façon réaliste comme une chose monstrueuse, un "gros animal".webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,caricature,critique,buscavidas,breccia,argentine,carlos trillo,super humor

    Breccia produisit ces courts récits en BD pour la revue satirique argentine "Super Humor" (années 80, sous la dictature de Pinochet), à partir de scénarios de Carlos Trillo.

    Ces récits sont rassemblés ici pour le public français dans un album édité par Rackham conformément au souhait de Breccia, qui considérait cette série comme son oeuvre majeure.

    Buscavidas, qui sert de trait d'union entre les récits, est un personnage gélatineux, une sorte de vampire collectionnant aux comptoirs des cafés et dans tous les lieux où la bête reprend son souffle les histoires les plus noires, exemplaires de la noirceur de l'âme humaine.

    On se situe à peu près entre le caricaturiste Georges Grosz pour le trait et les "Idées noires" de Franquin ; à ne pas confondre avec le voyeurisme racoleur des programmes télévisés qui retracent l'itinéraire de tel ou tel "tueur en série" et entretiennent un climat d'angoisse.

    Breccia a laissé des esquisses de sa série "Buscavidas", que l'éditeur Rakham a reproduites en fin d'ouvrage.

    Buscavidas, par Breccia & Trillo (traduit de l'espagnol), éd. Rackham 2019.

     

  • La Tournée***

    En Angleterre comme dans nul autre pays - pas même la France -, la littérature est une religion à part entière,webzine,bd,gratuit,fanzine,bande-dessinée,zébra,critique,la tournée,ça et là,andi watson,jerome k jerome,evelyn waugh qui résiste encore un peu au cinéma grâce à quelques libraires compétents.

    "La Tournée" d'Andi Watson nous entraîne dans les parages exotiques de la littérature. La séance de dédicace, organisée par le libraire pour doper les ventes, permet aux fidèles de communier avec l'auteur en repartant avec une relique. A partir de ce point de départ, Andi Watson étire le fil d'une intrigue et embobine le lecteur avec.

    Une BD sur le rapport du lecteur à l'auteur ou à la lecture : le lecteur lit-il pour se perdre ou pour trouver son chemin ?...

    Quoi qu'il en soit, le sujet est traité avec un humour typiquement anglais, que les amateurs des romans de Jerome K. Jerome ("Trois hommes dans un bateau") apprécieront. La référence d'A. Watson à Evelyn Waugh, maître de l'humour noir anglais, est justifiée par le soin particulier apporté aux dialogues, domaine où Waugh passe pour un orfèvre (cf. "Vile Bodies").

    Le trait, comme le ton, est subtil - dommage que le lettrage ne soit pas fait à la main, se plaindra l'amateur de belles lettres.

    Une BD sur la fragilité de l'existence humaine et des hautes pyramides.

    La Tournée, par Andi Watson (traduit de l'anglais), éd. "ça et là", 2019.