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evelyn waugh

  • Le Pays des Purs***

    "Le Pays des Purs" (traduction de "Pakistan") est un reportage en bande-dessinée à partir des souvenirswebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,kritik,critique,pays des purs,pakistan,hubert maury,sarah caron,benazir bhutto,islamabad,scoop,evelyn waugh,boite a bulles de Sarah Caron, photographe pour la presse magazine, illustrés par Hubert Maury (la présentation de l'éditeur sous-entend qu'il est son compagnon).

    Proche du dessin-animé, le style d'H. Maury évoque "Tintin" ; mais la comparaison s'arrête à peu près là. Partie à Islamabad dans l'espoir d'y faire une photo sensationnelle ou de glaner un scoop, Sarah Caron va avoir la chance de pouvoir photographier Benazir Bhutto quelques jours avant son assassinat (2007).

    Sarah Caron ne manque pas de souligner que Benazir Bhutto, surnommée "BB" par son entourage, est un personnage exceptionnel, une véritable star de cinéma. Mieux que quiconque elle représentait le Pakistan, pays neuf issu de la partition de l'Inde, peuplé de plus de 200 millions d'habitants en majorité musulmans.

    Or une star de cinéma, ce n'est pas grand-chose : une sorte de mascotte. D'ailleurs Sarah Caron indique que Benazir Bhutto se savait condamnée, ayant été mise "hors jeu" politiquement ; sa renommée internationale s'est retournée contre elle.

    "Le Pays des Purs" esquisse un portrait peu reluisant des élites politiques pakistanaises, Benazir Bhutto inclusivement. Sans doute ce portrait est-il assez réaliste. Sans rentrer dans les détails fastidieux des magouilles politico-diplomatiques, "Le Pays des Purs" laisse entrevoir un panier de crabes où la pureté n'apparaît que sous la forme de la pure violence, omniprésente : violence policière, violence populaire, violence des ethnies rebelles. La violence impure de l'argent, plus insidieuse, se laisse deviner dans l'ombre.

    On peut reprocher à Hubert Maury d'idéaliser sa compagne, d'en faire une sorte de Tintin au féminin, munie de son appareil photo et de ses valeurs occidentales humanistes. Quelques éléments vont dans ce sens : Sarah Caron fait preuve d'un courage à la limite de la témérité et n'hésite pas à s'aventurer dans des zones dangereuses. Cela dit la BD montre la réalité du métier de reporter, qui n'est guère reluisante non plus.

    Les auteurs ne cachent pas que c'est avant tout l'opportunisme qui fait prendre à la photographe un vol pour le Pakistan agité, en quête de "scoops" et de photos sensationnelles. La photo de Benazir Bhutto commandée par le "Time magazine" est un cliché qui occulte presque tout : la peur de "BB" de mourir, sa fin prochaine, la complexité des complots politiques en train de se nouer. On comprend que la presse occidentale est avide de telles photos pour une clientèle qui consomme l'information, appuyant des thèses préfabriquées.

    A ceux qui trouveraient cette BD un peu trop "gentille" avec les reporters, on conseillera de lire "Scoop" (1938), satire féroce du milieu des reporters par Evelyn Waugh, qui fut lui même correspondant du "Daily Telegraph" de Londres en Ethiopie lorsque ce territoire excitait la convoitise du Royaume-Uni et celle de l'Italie rivale.

    Le Pays des Purs, par Sarah Caron et Hubert Maury, éd. La Boîte à Bulles, 2017.

  • Stevenson, le pirate intérieur****

    Le duo Follet et Rodolphe se sort avec habileté du piège de la biographie en BD d’un artiste illustre. En webzine,bd,zébra,gratuit,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,robert louis stevenson,pirate,rené follet,rodolphe,aire libre,dupuis,jack london,aventure,aventurier,evelyn waugh,fanny osbourne,écossais,ile au trésor,proust,samoa,cévennes,mers du sud,biographie,harmattaneffet, parmi les écrivains, rares sont ceux qui, à l’instar d’un Jack London ou d’un Evelyn Waugh, ont mené une vie trépidante. Bien qu’il ait beaucoup voyagé, Robert-Louis Stevenson (1850-1894) est assez éloigné du type de l’aventurier; il n’a pas mené une vie haletante, pleine de pittoresques, voire rocambolesques épisodes, aisés à mettre en images.

    «Haletant», Stevenson l’était au sens propre depuis son plus jeune âge, fréquemment cloué au lit en raison d’une affection pulmonaire grave. Cette maladie constituait un obstacle rédhibitoire à une vie menée tambour battant, sans port d’attache; Fanny Osbourne, américaine épousée en 1880 et de dix ans son aînée, joua ce rôle auprès de l’écrivain. Même le métier embrassé traditionnellement par les hommes de sa famille, d’ingénieur en charge de la construction de phares, Robert-Louis ne pouvait l’assumer, tant physiquement qu’en raison de l’exaltation de son âme.

    Cette biographie en BD se devait donc de trouver le moyen de faire ressortir la matière impalpable du rêve, dont Stevenson s’est nourri et a alimenté ses lecteurs. En couverture, ce « pirate intérieur » bat pavillon d’un défi relevé avec succès. Follet et Rodolphe parviennent à souligner le besoin rempli par la fiction ou le fantasme, c’est-à-dire un type d’imagination très particulier, chez un homme opprimé, contraint à la passivité, en l’occurrence par la maladie. Ce phénomène psychologique est mis en exergue par le portrait brillamment esquissé de Stevenson comme un rêveur éveillé, servi par la mise en couleur impressionniste de R. Follet, qui souligne le caractère organique du rêve.

    Bien que sa littérature exprime des goûts beaucoup moins casaniers que ceux de Proust, ce qui permit à Stevenson de connaître un large succès public avec «L’Ile aux Trésors», le romancier écossais n’est guère éloigné d’une forme de recherche du temps perdu, ou de recherche de l’espace perdu, plus exactement.

    Le succès rencontré par ses ouvrages permit à Stevenson de voyager, non seulement à travers les Cévennes avec un âne, mais jusque aux mers du Sud, jetant l’ancre définitivement dans les Samoa, épuisé comme après chacun de ses voyages. Cette fameuse randonnée à travers les Cévennes peut faire douter de la mauvaise santé de Stevenson, surtout ceux qui l’ont effectuée, avec ou sans âne. Le cas n’est pourtant pas si rare de personnes fragiles, qui connaissent néanmoins des périodes de rédemption leur permettant d’accomplir de rudes efforts physiques. F. Nietzsche est un autre cas célèbre de métabolisme en dents de scie, dont la quête de puissance et l’aspiration artistique prennent racine dans la maladie.

    Enfin, le scénario évite le côté trop didactique par où pèche généralement ce genre d’ouvrage, en distillant quelques citations de Stevenson bien choisies, au compte-goutte. « Oh ! Vous savez… l’aventure, il n’est pas besoin d’aller au bout du monde pour la vivre… Elle peut simplement être en nous !... On se bat souvent contre soi-même… A l’intérieur de soi… contre son éducation. Contre l’idée que les autres ont de nous ; contre un destin tout tracé, contre un corps qui obéit mal ou une santé défaillante. », réplique Stevenson à un journaliste qui l’interroge sur le but de son voyage au long cours.

    Cet ouvrage se classe parmi les rares réussites du genre plutôt risqué de la biographie en BD.

    NB : Rodolphe est aussi l’auteur d’une biographie de Stevenson parue chez l’Harmattan et signe la préface d’une nouvelle édition de «L’Ile au Trésor» illustrée par R. Follet.

     

    Stevenson, le pirate intérieur, Follet & Rodolphe, Dupuis-Aire libre, 2013.

  • Réduction de têtes

    ...littéraires (pour faire de la place dans ma bibliothèque).

    Cette semaine, deux maîtres britanniques de l'humour noir :

     

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    (La semaine prochaine : Simone Weil et Arthur Rimbaud)

    par Antistyle


  • Réduction de têtes

    ...littéraires (pour faire de la place dans ma bibliothèque).

    Cette semaine, deux écrivains nyctalopes :

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    (La semaine prochaine : Saki et Evelyn Waugh.)

    par Antistyle


  • Les Jouets pacifiques

    Le blog Zébra vous propose un conte de Saki, illustré par A. Dekeyser (trad. F. Le Roux).

    H.H. Munro (1870-1916), alias Saki, fait partie avec P.G. Wodehouse et E. Waugh des maîtres d’un genre où les Britanniques excellent : l’humour noir.

            -Harvey, dit Eleanor Bope, en tendant à son frère une coupure d’un journal londonien du matin daté du webzine,bd,zébra,bande-dessinée,fanzine,conte,illustration,saki,h.h. munroe,aurélie dekeyser,wodehouse,evelyn waugh,britannique,humour,noir,jouets pacifiques19 mars ; «Lis-donc cet article sur les jouets d’enfants. Il promeut précisément certaines de nos idées sur la place des jouets dans l’éducation.»

    « En vue du Comité national pour la Paix, disait l’extrait, il y a de graves inconvénients à offrir à nos fils des régiments de soldats, des batteries de canons et des escadrons de cuirassés. Les garçons, le Comité en convient, aiment naturellement la bataille et toute la panoplie de la guerre… mais ce n’est pas une raison pour encourager leurs instincts primitifs, d’une façon peut-être irrémédiable.

    Au salon de l’Enfance, qui s’ouvre à l’Olympia dans trois semaines, le Comité pour la Paix fera une proposition alternative aux parents sous la forme d’une exposition de « jouets pacifiques ». Devant une maquette spécialement exécutée du Palais de la Paix à La Haye seront groupés, non pas des soldats miniature, mais des civils miniature, non pas des canons mais des charrues et des machines… il faut espérer que les fabricants s’inspireront de cette exposition et qu’elle aura des effets bénéfiques sur les vitrines des magasins de jouets. »

     -C’est certainement une idée intéressante et pleine de bonnes intentions, dit Harvey. Reste à savoir si elle peut, en pratique, être couronnée de succès…

    Il faut essayer, le coupa sa sœur. Tu viens à la maison pour Pâques et tu apportes toujours des jouets aux garçons, alors ça sera une excellente occasion pour toi de commencer cette nouvelle expérience. Va dans les magasins acheter des jouets et des maquettes ayant trait aux aspects les plus pacifiques de la vie civile. Bien sûr, il faudra que tu expliques aux enfants ce que sont ces jouets et que tu les intéresses à cette nouvelle idée.

    -Je regrette de dire que le «Siège d’Andrinople» que leur a envoyé leur tante Susan, n’exigeait aucune explication ; ils connaissaient tous les uniformes et tous les drapeaux, et même les noms des divers commandants d’unités, et quand je les ai entendus un jour utiliser ce qui m’a semblé être le langage le plus sujet à caution, ils m’ont expliqué que c’étaient des termes utilisés dans l’Armée bulgare ; bien sûr, c’est peut-être vrai, mais, quoi qu’il en soit, je leur ai confisqué ce jouet. Je compte donc que les cadeaux que tu leur feras pour Pâques ouvriront aux enfants de nouvelles perspectives : Eric n’a pas encore onze ans, Bertie n’a que neuf ans et demi, ils sont donc vraiment à un âge très influençable.

     -Il faut prendre en considération l’instinct primitif, tu sais, dit Harvey d’un ton peu convaincu, ainsi que les tendances héréditaires. Un de leurs grands-oncles s’est battu avec la plus grande intolérance à Inkerman – je crois bien qu’il a été cité dans les dépêches – et leur arrière-grand-père a démoli les serres de tous ses voisins Whigs quand on a voté le Décret de Réforme. Toutefois, comme tu le dis, ils sont à un âge influençable. Je ferai de mon mieux.

    Le samedi de Pâques, Harvey Bope défit un grand carton rouge plein de promesses sous les yeux impatients de ses neveux.

    «Votre oncle vous a acheté le dernier cri en matière de jouets», avait expliqué solennellement Eleanor, et les espoirs des jeunes garçons se partageaient entre des soldats albanais et un Corps de chameliers des Somalis.

    Eric était vraiment partisan de ce dernier contingent.

    Il y aurait des Arabes à cheval, murmura-t-il. Les Albanais ont de jolis uniformes, et ils se battent toute la journée, et toute la nuit aussi quand il y a de la lune, mais le pays est très rocheux, alors ils n’ont pas de cavalerie.

    Quantité de papier d’emballage chiffonné s’offrit d’abord à leurs regards une fois le couvercle ôté ; les jouets les plus excitants se présentaient toujours comme ça. Harvey écarta le papier d’emballage et exhiba un bâtiment carré et d’aspect fruste.

    -C’est un fort ! s’exclama Bertie.

    -Pas du tout, c’est le palais du Mpret d’Albanie, dit Eric, extrêmement fier de connaître ce titre exotique. Il n’a pas de fenêtre, tu vois, pour que les passants ne puissent pas tirer sur la famille royale.

    -C’est un hangar pour ordures municipales, dit précipitamment Harvey. Vous comprenez, tous les déchets d’une ville sont rassemblés là au lieu d’être répandus dans un dépôt et de mettre en danger la santé des citoyens.

    Dans un silence terrible, il déterra la petite silhouette de plomb d’un homme en costume noir.

    -Ça, dit-il, c’est un homme remarquable, John Stuart Mill. Un expert en matière d’économie politique.

    -Pourquoi ? demanda Bertie.

    -Eh bien, parce qu’il en avait envie ; il pensait que c’était utile.

    Bertie émit un grognement éloquent, signifiant que tous les goûts étaient dans la nature.

    Un autre bâtiment carré émergea du carton, cette fois avec des fenêtres et des cheminées.

    -C’est une maquette du Centre de l’Association Chrétienne des Jeunes Femmes à Manchester, expliqua Harvey.

    -Est-ce qu’il y a des lions ? demanda Eric, plein d’espoir. (Il venait d’étudier l’histoire romaine et croyait que, là où on trouvait des chrétiens, on pouvait raisonnablement s’attendre à rencontrer quelques lions.

    - Il n’y a pas de lions, dit Harvey. Voici un autre citoyen, Robert Raikes, le fondateur des Ecoles du dimanche, et voici une maquette d’un lavoir municipal. Ces petites choses rondes sont des pains cuits dans une boulangerie sanitaire. Ce personnage est un inspecteur sanitaire, celui-ci un conseiller de district, et celui-là un représentant du Conseil local de Gouvernement.

    -Qu’est-ce qu’il fait ? demanda Eric d’un ton las.

    -Il s’occupe de ce qui concerne son département, dit Harvey. Cette boîte avec une fente est une urne. C’est là qu’on dépose les bulletins de vote lors des élections.

    -Qu’est-ce qu’on met dedans les autres fois ? demanda Bertie.

    - Rien. Et voici quelques instruments agricoles : une brouette et une pioche, et je crois que voici des perches à houblon. Voici une maquette de ruche et ça, c’est un ventilateur, pour l’aération des égouts. Ce bâtiment a l’air d’être un autre hangar municipal à ordures… non, c’est la maquette d’une école des Beaux-Arts et d’une bibliothèque publique. Ce petit personnage est Mrs Hemans, une poétesse, et voici Rowland Hill, qui a instauré le système des timbres. Voici Sir John Herschel, l’éminent astrologue.

    -Est-ce que nous devons jouer avec tous ces personnages ? interrogea Eric.

    -Bien sûr, dit Harvey, ce sont des jouets ; ils sont faits pour qu’on joue avec.

    -Mais comment ?

    -C’était une colle.

    -Vous pourriez faire lutter deux d’entre eux pour un siège au Parlement, suggéra Harvey, et organiser des élections…

    -Avec des œufs pourris, des combats de rue et des têtes cassées ! s’exclama Eric.

    -Des nez qui saignent et tous les gens ivres, fit Bertie en écho, qui avait soigneusement étudié les tableaux de Hogarth.

    -Non, rien de ce genre, dit Harvey, rien de tel. Les bulletins de vote seront déposés dans l’urne, le maire les comptera – le conseiller de district fera office de maire – et il dira qui a recueilli le plus de votes, et puis les deux candidats le remercieront d’avoir présidé, chacun déclarera que le scrutin s’est déroulé de la façon la plus correcte et ils se sépareront après s’être exprimé leur estime mutuelle. C’est un joli jeu. Je n’ai jamais eu de jouets comme ça quand j’étais jeune.

    -Je ne crois pas que nous allons jouer avec tout de suite, dit Eric, non pas enthousiaste comme son oncle du tout. Je pense que nous devrions peut-être faire un peu de nos devoirs de vacances. Aujourd’hui, c’est de l’Histoire ; il faut que j’étudie la période des Bourbons en France.

    -La période des Bourbons, reprit Harvey, d’un ton quelque peu désapprobateur.

    -Il faut que j’étudie Louis XIV, continua Eric. J’ai déjà appris les noms de toutes les principales batailles.

    -Impossible de laisser passer ça.

    webzine,bd,zébra,bande-dessinée,fanzine,conte,illustration,saki,h.h. munroe,aurélie dekeyser,wodehouse,evelyn waugh,britannique,humour,noir,jouets pacifiques-Bien sûr, il y a eu des batailles sous son règne, dit-il, mais je crois que les récits qu’on en a faits étaient bien exagérés ; à cette époque, on ne pouvait guère se fier aux nouvelles, il n’y avait pratiquement pas de correspondants de guerre, aussi les généraux et les commandants pouvaient-ils grossir la moindre escarmouche jusqu’à lui donner les proportions de bataille décisive. En fait, ce qui a rendu Louis XIV vraiment célèbre, c’est son goût de jardinier paysagiste : la façon dont il a dessiné Versailles a été tellement admirée qu’on l’a copiée dans toute l’Europe.

    -Tu as entendu parler de Madame du Barry ? demanda Eric. N’a-t-elle pas eu la tête coupée ?

    - Elle aussi aimait beaucoup jardiner, dit Harvey d’un ton évasif. Je crois même que la célèbre rose Du Barry a été baptisée en son honneur, et maintenant, je crois que vous feriez mieux de jouer un peu et de remettre vos leçons à plus tard.

    Harvey se retira dans la bibliothèque et passa trente ou quarante minutes à se demander s’il serait possible de compiler à l’usage des écoles élémentaires une Histoire où l’on n’insisterait pas sur les batailles, les massacres, les intrigues meurtrières et les morts violentes.

    La période de la Guerre des Deux Roses et l’ère napoléonienne présenteraient, il en convenait, des difficultés considérables, et la Guerre de Trente ans laisserait évidemment un vide si on l’omettait. Pourtant, on y gagnerait beaucoup, si à un âge où ils sont aussi malléables, on pouvait fixer l’attention des enfants sur l’invention du calicot, plutôt que sur l’Invincible Armada ou la bataille de Waterloo.

    L’instant était venu, se dit-il, de retourner dans la chambre des garçons pour voir comment ils se débrouillaient avec leurs jouets pacifiques. Arrivé devant la porte il entendit la voix d’Eric qui lançait des ordres d’un ton autoritaire : Bertie intervenait de temps en temps pour donner un conseil.

    - Ça, c’est Louis XIV, disait Eric, ce type en culotte dont l’oncle Harvey dit qu’il a inventé les Ecoles du Dimanche. Ça ne lui ressemble pas du tout, mais il faudra bien que ça le fasse.

    - On va lui passer un coup de peinture pour qu’il ait un manteau rouge, dit Bertie.

    -Oui, et des talons rouges. Et c’est Madame de Maintenon, maintenant, celle qu’il appelait Mrs Hemans. Elle supplie Louis de ne pas partir pour cette expédition, mais il fait la sourde oreille.

    - Il emmène le Maréchal de Saxe avec lui, et on fera comme s’ils avaient des milliers d’hommes avec eux. Le mot de passe c’est : Qui vive ? et la réponse c’est : l’Etat, c’est moi : tu sais, c’était une de ses tirades favorites. Ils débarquent à Manchester en pleine nuit, et un conspirateur jacobite leur donne les clefs de la forteresse.

     En regardant par l’entrebâillement de la porte, Harvey observa que le hangar à ordures municipales avait été bercé de trous pour permettre l’installation de canons imaginaires et représentait désormais la principale place forte de Manchester ; John Stuart Mill avait été trempé dans l’encre rouge et représentait apparemment le Maréchal de Saxe.

    -Louis ordonne à ses troupes de cerner l’Association des Jeunes Femmes Chrétiennes et les fait toutes prisonnières. « Quand nous seront rentrés au Louvre, elles seront à moi », s’exclame-t-il. Il faudra utiliser Mrs Hemans pour jouer une des filles, elle dit : « Jamais », et plonge un poignard dans le cœur du Maréchal de Saxe.

    - Il saigne abominablement, s’exclama Bertie en répandant généreusement l’encre rouge sur la façade du bâtiment de l’Association.

    - Les soldats se précipitent pour venger sa mort avec la plus affreuse sauvagerie. Cent jeunes filles sont tuées – à ces mots, Bertie vida ce qui restait d’encre rouge sur le bâtiment – et les cinq cents survivantes sont entraînées sur des navires français. « J’ai perdu un Maréchal, dit Louis, mais je ne rentre pas les mains vides. »

    Harvey s’éloigna sur la pointe des pieds et alla chercher sa sœur.

    - Eleanor, dit-il, l’expérience…

    - Oui ?

    - Elle a échoué. Nous avons commencé trop tard.