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derf backderf

  • Revue de presse BD (385)

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    Parodie de Hergé par Derf Backderf.

    + Jamais le festival de BD d'Angoulême n'aura autant été boycotté par les auteurs mécontents que cette année où il n'aura pas lieu.

    "Libération" (29 janvier) n'a pas dérogé à la tradition qui consiste à faire illustrer un numéro entier par des auteurs de BD. L'Américain Derf Backderf (ci-dessus) ironise gentiment sur le thème du Capitaine Haddock, prostré à cause du confinement qui le prive de sa drogue préférée et de son compagnon d'aventure, emporté par le coronavirus malin.

    + Réclamée depuis deux ans par Bernard-Henri Lévy (qui a écrit un bouquin rien que pour ça en 2018 - "L'Empire et les cinq Rois"), la censure des réseaux sociaux est plus que jamais à l'ordre du jour ; tous les prétextes sont bons pour persuader l'opinion de son bien-fondé.

    Courroie de transmission du pouvoir politique, comme autrefois le clergé, l'institution médiatique est en effet de plus en plus fortement contestée depuis le krach mondial de 2008. Celui-ci a été suivi de révolutions au Maghreb au cours desquelles les réseaux sociaux ont joué un rôle fédérateur au service des insurgés... Rien d'étonnant à ce que des sociétés cimentées par l'argent se délitent à la suite de graves crises économiques.

    - Le quotidien "La Croix" vient de publier un sondage destiné à évaluer la crédibilité des médias dans l'opinion publique. Il en ressort qu'après avoir connu un "plus bas" au cours de la fronde des Gilets jaunes, la crédibilité des médias se redresse légèrement. "La Croix" ne le dit pas, mais ce léger redressement est sans doute dû à l'état d'urgence.

    La radio occupe une surprenante première position (52 % des Français jugent ce médias fiable), devant la presse écrite (48 %), dont la faillite n'est pas seulement économique ; puis vient la télévision (42 %), surtout divertissante, et enfin l'internet (28 %), en qui les Français ont peu confiance, ce qui est assez logique puisqu'il est très disparate, tant dans sa forme que son contenu.

    + Certains élus locaux et institutions (prochainement l'Elysée) ont pris la décision de censurer les oeuvres de l'artiste-plasticien Claude Lévêque, accusé de viol sur mineur, qu'elles avaient acquises et exposaient. Les bibliothèques universitaires feront-elles de même avec les ouvrages du politologue Olivier Duhamel ?

    Ce type de réaction est probablement hypocrite et certainement inefficace. Il vaut mieux se contenter d'accorder à Olivier Duhamel et ses confrères une place dans l'histoire de la tartuferie et des tartufes. Notons au passage que Molière fait un lien entre les sermons hypocrites et la séduction.

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    Dessin de Xavier Gorce publié après sa démission.

    + L'affaire adjacente des pingouins de Xavier Gorce, dessin censuré par Le Monde, a provoqué quelques remous y compris au sein de la rédaction de "Le Monde" (dont l'histoire récente est loin d'être exempte d'entorses majeures à la déontologie, mais qui continue de faire figure de "quotidien de référence").

    Le quotidien a publié une longue plaidoirie en défense. Elle est instructive sur la manière dont le dessin et les dessinateurs sont "traités" dans "Le Monde" - en réalité comme des illustrateurs, soumis à une ligne éditoriale, et non dans la continuité de "la tradition française du dessin de presse", comme cela a pu être dit.

    Extrait :

    "(...) Le Monde est aujourd’hui le quotidien français d’informations générales qui a le plus recours aux dessinateurs et illustrateurs de presse : environ 70 par mois, y compris ceux publiés dans « Le Brief du Monde », auxquels on peut ajouter les huit blogs dessinés hébergés par Lemonde.fr. Et il n’envisage en aucune façon d’infléchir cette ligne, comme le New York Times a pu le faire, de la plus radicale des façons, en 2019. Ou comme d’autres journaux français qui ont réduit, voire fait disparaître, depuis plusieurs années, ce mode d’expression."

  • Sukkwan Island***

    Le drame familial qui nous est narré dans « Sukkwan Island » apporte d’une certaine façon de l’eau auwebzine,bd,gratuit,zébra,fanzine,bande-dessinée,critique,sukkwan island,david vann,prix médicis,hugo bienvenu,denoël graphic,américain,derf backderf,dahmer moulin d’Eric Zemmour et sa thèse sur la démission des pères modernes, le recul de la virilité. En effet Jim, dentiste, quadragénaire et divorcé, personnage principal de cette BD adaptée d’un roman à succès, sous prétexte de se ressourcer en pleine nature en compagnie de son fils Roy, va faire vivre à celui-ci un enfer et l’entraîner dans sa chute. Car Jim craque complètement et va s’évertuer à décevoir le peu d’espoir que Roy avait placé dans ce paternel tout ce qu’il y a de plus viril en apparence. L’impasse dans laquelle se trouve Jim, ainsi qu’il l’avoue impudiquement à son fils, tient à ce qu’il ne peut se passer de la compagnie d’une femme, en même temps qu’il n’en trouve aucune prête à supporter son tempérament instable et ses infidélités. Profitant d’une liaison radio intermittente entre l’île de Sukkwan et le continent, Jim s’efforce de ramener sa dernière compagne à de meilleurs sentiments à son égard, sous les yeux de son fils consterné.

    On peut penser que « Sukkwan Island » se base sur une situation et des faits particuliers, que David Vann, l’auteur américain du roman original dit d’ailleurs puisés dans ses propres souvenirs. Mais les « romans graphiques » américains, souvent importés des Etats-Unis par de petites maisons d’édition indépendantes, ou des directeurs de collections secondaires, présentent souvent, ne serait-ce qu’en toile de fond, de tels drames familiaux. On pense par exemple à Alison Bechdel et l’examen détaillé de sa situation familiale compliquée, entremêlé de considérations empruntées à la psychanalyse. Cette romancière a consacré à chacun de ses deux parents une épaisse BD. Mentionnons aussi Derf Backderf (« Mon ami Dahmer »), qui dans son portrait du tueur en série Jeffrey Dahmer, montre les parents du futur assassin en proie à leurs obsessions ou turpitudes, au point que leur fils se retrouve presque entièrement livré à lui-même ; on ferait trop hâtivement, affirme Backderf, le lien de cause à effet entre les crimes de Dahmer et la déchéance de ses parents (lui, névrotique, elle, droguée), car une telle déchéance familiale était plutôt commune il y a une trentaine d’années dans cette petite ville de province de l’Ohio, contrastant avec son cadre bucolique idyllique.

    Impossible de juger le travail d’adaptation, quand on n’a pas lu le roman original de D. Vann, prix Médicis du meilleur roman étranger (2010), dont le tirage atteignit 250.000 ex., ce qui ne permet pas de porter un jugement sur la qualité de ce roman, mais témoigne de sa modernité. Le dessin de Ugo Bienvenu, chargé de l’adaptation, est un peu trop sec et méticuleux ; il souligne à l’excès le côté pathétique de l’histoire, et surtout rétrécit le cadre naturel grandiose. Un dessin plus naturaliste aurait peut-être été souhaitable, car la nature joue un rôle important dans le déroulement du récit. L’idée virile du père d’aller y puiser des forces nouvelles, bien qu’elle se solde par un fiasco, est un point de départ judicieux. La nature, anciennement symbole de puissance, a connu au fil du temps une dévaluation parallèle à celle de la force virile, dont les dernières cultures traditionnelles sont seules à entretenir encore le culte.

     

    Sukkwan Island, Ugo Bienvenu, d’après un roman de David Vann, Denoël Graphic, 2014.

  • Mon ami Dahmer***

    Les monstres ont le don de fasciner. Cette fascination touche tous les milieux sociaux. Non seulement webzine,bd,gratuit,zébra,fanzine,kritik,critique,backderf,mon ami dahmer,jeffrey dahmer,cannibale de milwaukee,psychiatrie,sociopathe,nietzsche,profiler,bourgoin,ça et làla presse dite « de caniveau » et le cinéma n’hésitent pas à faire leur miel des affaires criminelles les plus sordides, exploitant ainsi l’érotisme de la violence, mais aussi, dans des milieux plus raffinés, des ouvrages plus ou moins érudits véhiculent la passion pour les grands monstres de l’histoire: Napoléon, Staline, le marquis de Sade, etc., qui ont dominé la société de leur temps en violant ses codes (Précisons tout de même que les meurtres réels du marquis de Sade ont été accomplis dans le cadre légal, militaire, et que sur le plan civil il n’a commis qu’un attentat à la pudeur sur la personne d’une prostituée, lourdement sanctionné. L’activité de tortionnaire de Sade relève du fantasme sexuel, excité probablement par la frustration due à un long embastillement.)

    Les monstres historiques sont blanchis par la démonstration de leur fécondité politique (démonstration fallacieuse dans le cas de Napoléon, par exemple) ; mais on pourrait aussi déduire, concernant l’assassin «de droit commun», une forme d'utilité, sur le plan moral ; il fait figure de repoussoir ou de démon.

    Le point de vue social moderne présente donc ce paradoxe de définir une norme et des limites en principe infranchissables, tout en cautionnant une culture largement fondée sur la fascination macabre de personnages capables de s’affranchir des lois auxquelles le commun des mortels se soumet – des «surhommes» en quelque sorte, non pas au sens donné par Nietzsche à ce terme, mais au sens moderne. Il paraît intéressant de noter ici que le point de vue moderne tend nécessairement à considérer la morale de Nietzsche comme celle d’un sociopathe, c’est-à-dire d’un aliéné si l’on se réfère aux dernières nomenclatures psychiatriques, ce qui explique que le satanisme de Nietzsche n’est pas pris au sérieux par les analystes, et que les études savantes de son œuvre ont souvent un aspect clinique.

    Tel est le cas de cette bande-dessinée de l’américain Derf Backderf, qui traite du cas de Jeffrey Dahmer (1960-1994), surnommé «le cannibale de Milwaukee» pour avoir assassiné près d’une vingtaine d’hommes en leur faisant subir un certain nombre de sévices ante et post-mortem. Derf Backderf évite de tomber au niveau du «porno-chic» à la manière de David Lynch ou Quentin Tarantino, pour tenter, si ce n’est de comprendre, du moins de décrire froidement la dérive de J. Dahmer. Pas d’usage cynique de la part de Backderf d’une imagerie érotico-sadique du type de celle qui attire les voyeurs comme une flaque de sang attire les mouches ; le succès de cette BD, traduite en français et préfacée par l’inévitable «profiler» S. Bourgoin, tient à ce que l’auteur fut un condisciple du tueur en série, ignorant l’appétit meurtrier de son pote de lycée, dont l’alcoolisme précoce et invétéré lui avait paru banal, et qui ne découvrit son activité meurtrière que lorsque Dahmer finit par être appréhendé tardivement par la police.

    Les épisodes de violence meurtrière qui éclatent assez régulièrement sur les campus américains expliquent sans doute aussi le succès de « Mon ami Dahmer », vu le déni de responsabilité des autorités politiques et morales face à ces événements ; un déni de responsabilité qui passe par la mise en cause hypocrite du commerce des armes à feu, qui reviendrait à peu près à inculper les automobiles dans le cas de la violence de la routière. Backderf tranche quelque peu avec cette tartufferie. Sans doute d’abord parce qu’il se sent coupable de n’avoir rien fait pour essayer de soulager Dahmer des affres préliminaires à son passage à l’acte. Mais le cadre bucolique où se déroula leur enfance et leur adolescence lui paraissait complètement à l'opposé du faubourg sinistre où évolua Jack l’Eventreur. Jeffrey Dahmer avait bien une mère épileptique, et les rapports entre ses parents étaient conflictuels, mais l’auteur note que les cas de mères au foyer dépressives étaient nombreux dans les années soixante-dix.

    Backderf se dédouane en arguant qu’il n’était alors qu’un lycéen lambda, préoccupé surtout par les filles et somme toute trop jeune et imbécile pour se douter de quoi que ce soit, ou pouvoir rompre l’isolement de Dahmer et l’aider à vaincre ses démons. Certaines habitudes et comportements burlesques de Dahmer en faisaient une sorte de mascotte, avec un fan-club dans son bahut, présidé par Backderf. Cette forme d’intérêt malsain pour sa personne ne déplaisait pas à Dahmer, comme il était le seul intérêt qu’on lui manifestait. Backderf est moins indulgent avec le système scolaire, qu’il accuse de laxisme pour n’avoir pas décelé l’alcoolisme de l’élève Dahmer, manifeste pour tout le monde sauf ses parents et le corps enseignant. L’auteur pose cette question, en forme d’accusation : - Mais où étaient les adultes ?

    Jeffrey Damer a fini tabassé à mort en prison, où règne sans doute la justice la plus naturelle. Un psy un peu plus subtil que la moyenne indique qu’on peut peut-être soigner les troubles mentaux, dans certains cas, mais non les guérir complètement, le problème de la condition humaine demeurant insoluble par l’abord psychiatrique. La société fournit des moyens plus ou moins utiles pour vivre, mais non de but véritable ; cela peut contribuer à rendre certains ados plus exigeants «sociopathes».

    Mon ami Dahmer, Derf Backderf, éd. "ça et là", 2013.