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alphonse allais - Page 3

  • Légendaire Diderot

    Le tricentenaire de la naissance de Denis Diderot est l'occasion de gratter un peu la légende dorée de ce saint laïc.

    De la trinité qu'il forme avec Rousseau et Voltaire, Diderot est le plus épargné par les éventuelles critiques et sarcasmes hérétiques. L'abandon de sa progéniture par le pédagogue Rousseau est un argument choc contre lui. Quant à Voltaire, on jette une pierre dans son jardin en rappelant qu'il fut actionnaire de la Compagnie des Indes.

    L'indulgence vis-à-vis de Diderot tient peut-être à ce qu'il est le plus moderne des trois ; ni chrétien comme Rousseau, ni "déiste" comme Voltaire.

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    - Diderot révolutionnaire : comme Voltaire, Diderot bénéficia de l'appui d'un tyran puissant en la personne de l'impératrice Catherine II de Russie. Il joua le rôle de conseiller artistique auprès d'elle, bien plus que de conseiller politique. Comme la plupart des philosophes des Lumières, Diderot aspire à des réformes institutionnelles pacifiques selon le "modèle anglais" (Les rares philosophes des Lumières qui vécurent jusqu'à la Révolution finirent sur l'échafaud pour avoir condamné ses débordements sanglants.)

    - Diderot, victime de la censure : le siècle de Louis XV est un siècle où tout est en censuré en principe, mais la censure privée d'efficacité. Les ouvrages interdits étaient imprimés en Hollande et passaient la frontière facilement. Diderot qui craignait beaucoup la police fut emprisonné à Vincennes après avoir été dénoncé comme l'auteur d'un ouvrage grivois... mais traité comme un VIP.

    - Diderot, critique d'art : parfois considéré comme un pionnier de la critique d'art, Diderot a dû, dans ce domaine dont il ignorait presque tout, improviser complètement afin de satisfaire la fringale de lecture des abonnés du fanzine de son ami Grimm. Diderot inaugure plutôt une longue lignée d'écrivains ou de poètes qui savent mêler habilement leur art avec la peinture. Son idéal "néo-classique" contraste d'ailleurs avec des goûts personnels plus romantiques.

    - Diderot libertin : à l'opposé du marquis de Sade, Diderot est issu d'un milieu populaire. Il est donc conscient que le libertinage est l'apanage des castes élevées, et en outre que la littérature libertine n'a pas une grande portée. Ce bon vivant est, dans les domaines politique et artistique, partisan de la vertu.

    - Diderot athée : Diderot fait partie d'une minorité de philosophes des Lumières à être athée. Mais en cela il n'est pas novateur ; bon nombre de moralistes du XVIIe siècle exprimaient déjà leur "scepticisme", et le clergé n'était pas en reste sur ce point.

    - Diderot savant : comme Voltaire, Diderot est plutôt le promoteur ou le porte-parole de tel ou tel savant (d'Alembert) qu'un spécialiste de la physique newtonienne, à une époque où le cloisonnement entre l'art, la science, la morale ou la théologie, n'était pas strict comme aujourd'hui.

    Pour en savoir plus : "Denis Diderot ou Le vrai Prométhée", par Raymond Trousson (2005) ; "Diderot cul par-dessus tête", par Michel Delon (2013).

     

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    La semaine prochaine, Alphonse Allais et Léon Bloy.

    Antistyle


  • Réduction de têtes

    ...littéraires (pour faire de la place dans ma bibliothèque).

    En 2013, si vous voulez faire le portrait de figures vivantes, mieux vaut choisir des morts.

    Antistyle

    Cette semaine, deux théologiens matérialistes :

     

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    (La semaine prochaine : Alphonse Allais & Léon Bloy)


  • Le Mix*****

    Philippe Becquelin, alias Mix & Remix, est un des humoristes les plus talentueux de la webzine,gratuit,bd,zébra,fanzine,bande-dessinée,critique,kritik,mix,mix et remix,alphonse allais,philippe becquelin,cahiers dessinés,buchet-chastel,suisse,humour,strippresse européenne. Il est Suisse est exerce son talent principalement dans son pays natal. Le dernier florilège de ses gags, publié par les « Cahiers dessinés », permet de s’en apercevoir d’autant mieux qu’il y a souvent beaucoup de déchet dans le travail d’un humoriste. En effet, au contraire d’un professeur d’université qui touche une rente confortable pour écrire des ouvrages ennuyeux, l’humoriste exerce un métier de faible rapport ; cela l’oblige parfois à se disperser ou à faire le pitre.

    Si l’on ne fait pas le tri parmi les centaines de contes d’Alphonse Allais pour en isoler la trentaine de perles, comment reconnaître qu’il est un des prosateurs majeurs de son temps, pratiquement le seul à ne pas communier au culte moderne socialiste (dont le chapelet de conséquences funestes n’a pas fini de surprendre), conservant ainsi grâce à l’humour son mâle sang-froid.

    L’humour est d’ailleurs lié au dessin, car le progrès social et les lendemains qui chantent sont les choses les moins observables du monde.

    On pourrait croire que Mix & Remix excelle surtout dans les dialogues et l’humour « non sense », à l’instar d’A. Allais, au vu d’un dessin très schématique. Il n’en est rien, tous deux ont un regard exercé, qui leur permet de discerner l’absurdité des mœurs modernes, dont le ridicule n’a fait qu’augmenter depuis que l’homme a choisi de faire de la Science son dieu, ce qui ne fait qu’ajouter un air de grave prétention à ses pirouettes traditionnelles.

    Le choix de dessins uniques par l’éditeur est bon. Bien que Mix & Remix fasse l’éloge du strip, mieux adapté à la presse américaine, il ne s’y montre pas aussi percutant.

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    « Mix », par Mix & Remix, Buchet-Chastel, 2013.

  • La Désagréable femme

    Le choix du 1er avril me semble judicieux pour célébrer la fête (non-officielle) des hommes opprimés par les femmes, c'est-à-dire de tous les hommes insoumis à l'ordre public.

    Ainsi, en cas de descente de police ou de rappel au respect des valeurs actuelles, on pourra toujours invoquer cette circonstance atténuante du 1er avril, et faire passer la souffrance des hommes opprimés par les femmes pour un canular.

    Afin de célébrer cette journée avec le moins de solennité possible, il m'a semblé judicieux de proposer un conte d'Alphonse Allais, certainement l'un des Français les mieux placés pour être élu pape de cette noble cause ; oui, certainement bien plus noble que le mariage, mesdemoiselles et mesdames les tyrans domestiques !

    La Désagréable Femme ou l'Epoux calculateur

    Le dimanche soir, vers six heures.

    Avez-vous remarqué ceci : quand il fait chaud à Paris, les dimanches soir, il y fait plus chaud, à webzine,bd,gratuit,bande-dessinée,zébra,fanzine,conte,alphonse allais,1er avril,absinthe,sourire,illustration,tyranindication thermométrique égale, que les autres soirs ?

    Vous n’avez jamais remarqué cela, dites-vous ?

    Cela n’a aucune importance, vous n’êtes pas observateur, voilà tout.

    Poursuivons.

    Il était, disais-je, six heures, le moment où les Parisiens, les nombreux Parisiens qui n’ont pas beaucoup d’argent consacrable au dîner, se rendent dans les cafés afin de s’ingurgiter ce qu’ils appellent des apéritifs, étranges et mystérieux breuvages, horribles au goût mais si néfastes à l’estomac !

    Je me trouvais à la terrasse de la brasserie Tourtel (1) devant un brave verre de Picon curaçao (on n’est pas parfait).

    A la table voisine de celle que j’occupais, vinrent s’asseoir une dame et un monsieur, ce dernier l’évident mari de la première.

    La dame demanda un porto blanc et le monsieur une absinthe Berger (je précise).

    La dame commanda son porto sur le ton dont elle aurait commandé n’importe quelle autre chose indifférente.

    Le monsieur implora sa Berger sur un ton de lassitude inexprimable.

    - Donnez-moi de l’absinthe, semblait-il dire, pas tant pour le plaisir de boire qu’afin d’oublier un peu et de m’évader de cette insupportable fabrique de rasoirs qui s’appelle la Vie !

    Charmant le quérisseur (2) d’oublis, joli homme d’aspect intelligent et déluré, mais comme il avait l’air de s’embêter, le pauvre gars !

    Beaucoup trop bien élevé pour dire d’une dame qu’elle est laide, ou simplement peu exquise, je me contenterai d’affirmer que la dame du monsieur à l’absinthe dépassait les limites permises de l’Ignoble.

    Sa disgrâce physique s’aggravait encore d’une expression bêtement arrogante, stupidement hostile.

    Une toilette de mauvais goût, mais prétentieuse, enveloppait cet ensemble et contribuait à le rendre inacceptable même d’un agneau nouveau-né.

    Ah ! comme je la compris vite, la désolation du pauvre monsieur !

    Et comme à sa place, loti d’une telle compagne, ce n’est pas un verre d’absinthe que j’aurais bu, mais des tonneaux d’absinthe, des atlantiques d’absinthe !

    ............................................................

    Je ne percevais les propos du conjoint que par bribes insignifiantes; mais à la gueule (tant pis !) de la femme, à l’air las du mari, je devinais le peu d’idylle qui s’accomplissait là.

    Tout à coup, le monsieur exprima par son attitude qu’il en avait assez, de cette petite fête de famille !

    D’une rapide gorgée, il vida la seconde moitié de son verre (la première ayant été préalablement absorbée), croisa les bras, regarda sa compagne droit dans les yeux :

    - Est-ce que, s’écria-t-il, tu ne vas pas bientôt me procurer la paix ! (J’emploie le mot procurer à cause des convenances, mais le monsieur, pour dire vrai, se servit d’un autre terme).

    La dame parut tout interloquée de cette brusque sortie.

    -          - Oui, poursuivit le monsieur, tu commences à me raser avec tes reproches et tes sous-entendus !

    -          - Mes sous-entendus ?

    -          - Oui, tes sous-entendus ! C’est ta dot, n’est-ce pas, à laquelle tu fais allusion ?

    -          - Mais, mon ami…

    -          - Ta dot ! Ah ! oui, causons-en de ta dot ! Elle est chouette, ta dot !

    -          - Monsieur !

    -          - Sais-tu à combien elle s’élève, ta dot ?

    -          - Cent mille francs.

    -          - Parfaitement, cent mille francs. Sais-tu quel revenu représentent ces cent mille francs ?

    -          - Trois mille.

    -          - Pas même, mais ça ne fait rien… et trois mille francs par an, sais-tu combien ça représente, par jour ?

    -          - Je ne sais pas.

    -          - Neuf francs cinquante. Tu entends : NEUF FRANCS CINQUANTE CENTIMES.

    -          - Où voulez-vous en venir ?

    -          - Et neuf francs cinquante, sais-tu ce que ça représente par heure ?

    -          - Vous êtes un malotru !

    -          - Ça représente environ quarante centimes ! Voilà ce qu’elle représente, ta dot : huit sous de l’heure !... Franchement, ça vaut mieux que ça !

    -          - Vous m’insultez !

    - Le monsieur sortit quatre décimes de sa poche et les posa sur la table devant son affreuse compagne.

    - Tiens, voilà huit sous que je te rembourse sur ta dot pour les soixante minutes de liberté que je vais prendre. Il est six heures et demie, je rentrerai à sept heures et demie pour dîner.

    - Goujat !

    - Et puis, je te préviens : quand je rentrerai, si la cuisine ne sent pas très bon, très bon, et si tu as encore cette tête-là, j’irai dîner ailleurs, en te remboursant, bien entendu, une fraction de ta dot, au prorata de mon temps d’absence… Au revoir, ma chère !

    Et le monsieur, après avoir réglé les deux consommations, partit, laissant sa femme toute bête devant ses huit sous.

    (1) Ancienne Taverne des Capucines, mon café favori quand je vais au café.

    (2) Quérisseur, du verbe quérir.

    Alphonse Allais (Le Sourire, 20 avril 1901)

  • La Vie sur le Mississippi****

    Samuel Clemens, alias Mark Twain, emprunte son pseudonyme au vocabulaire du pilotin, métier qu’il webzine,gratuit,bd,bande-dessinée,zébra,critique,chronique,mark twain,samuel clemens,goscinny,lucky-luke,giraud,jijé,shakespeare,henry david thoreau,alphonse allais,grand will,stratford-sur-avon,mississipi,payotexerça d’abord avant celui de journaliste, guidant de grandes barges dotées d’une roue et leur fret sur le fleuve Mississippi ; ou se frayant un passage, plutôt, faudrait-il dire, au gré des crues et des décrues d’un fleuve, alors encore capable d’engloutir une ville entière, et de redessiner le pays. La profondeur de deux brasses («mark twain !») est une cote que gueule le guetteur, utile pour ne pas s’échouer sur un banc.

    Le chemin de fer relégua rapidement ces embarcations, si importantes au commencement. Mark Twain, bien que pionnier, en éprouve déjà la nostalgie quelques années plus tard. Il sait très bien faire saisir la différence entre une vie « sur les rails », et une vie déterminée par les turbulences, ou contre elles.

    D’aucuns voient en lui le père fondateur de la littérature américaine, à l’instar de Shakespeare pour les Anglais. De fait, le vif intérêt de Twain pour Shakespeare, au point de faire le voyage jusqu’à Stratford-sur-Avon, et de se ranger résolument du côté de ceux qui suspectent quelque mystère dans la biographie du grand Will, cet intérêt n’est pas le fait du hasard.

    Si Mark Twain n’est pas aussi radical que Shakespeare, pour qui la civilisation, définitivement, sent le gaz, du moins nous la peint-il, au stade embryonnaire, comme un gigantesque tohu-bohu, le tambour d’une machine à essorer l’homme. La succession d’anecdotes qui forment la trame de son récit valide assez le point de vue d'Alphonse Allais, pour qui les hommes les mieux adaptés en société sont les escrocs. Twain fait le portrait de quelques-uns, auxquels il n’hésite pas à se mêler, pour le besoin de ses investigations. Puisque l’escroquerie indique le sens de la vie, examinons-là de plus près pour ne pas mourir bête. Son compatriote Henry David Thoreau n’est pas si loin, que le constat de cette corruption conduisit à se réfugier au sein de la nature, suivant un mouvement dont plusieurs sectes encore aujourd’hui dans cette nation perpétuent, paraît-il, la tradition ascétique.

    Mark Twain est plus subtil que Thoreau, me semble-t-il, c’est-à-dire moins philosophe ou moins poète. Son propos illustre mieux que la principale nécessité pour l’homme de s’adapter vient de la nature elle-même, qui contraint l’homme à transiger. La culture est un tissu de conneries protecteur, une police d’assurance.

    René Goscinny fut bien inspiré de lire Mark Twain pour fournir à Morris quelques-uns des meilleurs scénarios de Lucky-Luke. C’est un cas d’adaptation d’une œuvre littéraire presque parfait, qui en traduit l’esprit sous une autre forme, non pas seulement un truc intertextuel ou référencé. Morris a placé les gosses qui le lisent dans la position de se méfier de la société des adultes, le plus souvent sans loisirs véritables, et absorbés par la compétition, dont le terme le plus violent est sans doute le choc des cultures, police d’assurance contre police d’assurance.

    D’aspect caricatural, le Far-West de Morris est plus réaliste que le western-spaghetti à la sauce Charlier ou Jijé ; même si Lucky-Luke reste une sorte de super-flic, comme il n’en existe pas dans la vraie vie.

    M. Twain fournit aussi la méthode aux dessinateurs qui veulent s’y essayer, d’un journalisme affranchi du devoir d’information. Twain s’affranchit des détails. Il invente, même, s’il le faut, pour captiver le lecteur ; mais toujours dans le sens du modèle. Ce sont les touristes qui ont besoin d’informations précises. Sous celles-ci, le lecteur d’un journal se noie. Pire, en termes d’information, la publicité peut s’avérer plus utile que le menu détail exotique. D’ailleurs la chronique de Twain ne se présente pas sous l’habillage respectable du devoir. Il chronique d’abord lui-même, non parce que c’est sa fonction, mais parce qu’il a soif de comprendre. D’ailleurs l’habit du devoir est celui qui sied le mieux à l’escroc ; à commencer par le pasteur, parfois.

    Marc Twain, La Vie sur le Mississippi, éd. Payot (2 tomes).

  • Webzine BD gratuit !

    Le webzine de BD+illustration "Out of Zébra" (mars 2013, 24p.), fabriqué avec les archives du blog, est consultable en ligne.

    Au sommaire de ce n° : les gags de W.Schinski, Naumasq, Zombi, quelques strips de Lola, le reportage de David Roche à Angoulême, les illustrations de Louise Asherson autour de la divine comédie, l'interview de Jérôme Anfré, W, des critiques BD, un conte d'Alphonse Allais, et une brassée de liens hypertexte vers les sites et les blogs remuants ou innovants de la blogosphère.

    Bonne lecture !

     


     


  • Guerre aux Ténèbres !

    [Poe, Barbey, Villiers, Allais... Les conteurs du XIXe siècle sont doublement modernes. Pour une bonne et unewebzine,bd,gratuit,zébra,bande-dessinée,illustration,robida,zombi,alphonse allais,métropolitain,dessin,panorama,ténèbres mauvaise raison. La mauvaise, c'est qu'ils ont fourni au cinéma toute la matière, et la manière de la traiter, coupant l'herbe sous les pieds de nos inventeurs, condamnés à la répétition ; la bonne, c'est qu'ils démontrent que le temps est à double sens, comme le métro. Ils ont fait machine arrière, avant qu'elle ne s'emballe. Dans cette voie ils nous précèdent.]

    Les plus que modestes fonctions dans une humble baraque de la Foire aux pains d'épice qu'un implacable sort me contraignit récemment à accepter - et encore bien content, moi -  m'initièrent à ce mode de locomotion bien à tort baptisé "Métropolitain", comme si le mot "Métropolitain" venait de deux mots grecs qui signifient "sous terre", ainsi que se l'imagine aisément la tourbe des illettrés.

    Fertile en avantages de toutes sortes, rapidité de la course, odeur de créosote excellente aux bronches, exigüité des voitures permettant aux voyageurs d'instructifs contacts avec leurs contemporaines, etc., etc., le Métropolitain, le "Métro" comme disent les gens pressés, ne présente, d'après moi, qu'un seul inconvénient, celui du manque de lumière pendant les neuf dixièmes du trajet.

    L'intérieur des voitures est somptueusement éclairé, je n'en disconviens pas, mais dehors ?

    Cet admirable tunnel aurait été exécuté par l'ingénieur Taupin lui-même qu'il n'y ferait certainement pas plus noir !

    Pour les gens comme vous qui se rendent de la station Concorde à la station St-Florentin, ces courtes ténèbres, parbleu ! ne présentent qu'un faible dommage ; mais, je vous prie, mettez-vous à ma place, pauvre moi, forcé chaque matin d'égrener le chapelet de Neuilly-Place du Trône et chaque soir Place du Trône-Neuilly, réfléchissez à ce que vous prendrez !

    Les esprits superficiels avec lesquels je me rencontre journellement au cours de ces sombres voyages ne manquent pas. "La Compagnie, s'indignent-ils, ne gagne-t-elle donc pas assez d'argent pour se permettre d'éclairer d'un bout à l'autre son céramique boudin ?"

    Et moi de hausser mes sages épaules. Un tunnel, en effet, un tunnel au sein duquel ruisselleraient des torrents de lumière ne serait jamais et malgré tout qu'un tunnel, un attristant tunnel.

    Le tunnel, mes chers amis, et en général tous les souterrains vers la création de quoi nous devons tous, ingénieurs et artistes, tendre nos efforts, c'est le tunnel, ce sont les souterrains aux creux desquels nous sera loisible d'admirer le libre ciel et les alentouresques paysages.

    Alors, m'objecterez-vous avec un sourire niais, ce tunnel ne sera plus un tunnel, et rien ne signalera la différence pouvant exister entre ce travail d'art et une simple ligne ferrée sillonnant à l'air libre les plus vertes campagnes ?

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    Peu désireux de perdre mon temps à discuter avec vous de telles pauvretés, je vous demanderai simplement si vous savez ce que c'est qu'un panorama ?

    Savez-vous, oui, ce que c'est qu'un panorama ? Connaissez-vous le principe du panorama ? Etes-vous au courant des trucs infiniment simples et peu coûteux grâce auxquels, collé sur un mur opaque, un tableau transparent, par derrière éclairé, peut nous fournir l'adorable illusion des éperdus lointains, des ciels de vertige... Songez...

    ...J'allais continuer, d'une voix d'apôtre, à clamer le bon verbe, quand une jeune femme, plutôt jolie, m'interrompit :

    - Et vous, qui faites votre malin, savez-vous quelle différence entre notre époque et celle de Henri IV ?

    - ???

    - Du temps de Henri IV, on parlait de mettre la poule au pot... De notre époque, on ne parle que de mettre au pot l'itain.

    - Mon Dieu ! Mon Dieu !...

    Ah ! Nous vivons dans de bien sombres laps !

    ALPHONSE ALLAIS

    (11 avril 1901) (Illustration Zombi + Robida)