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kritik - Page 6

  • L'Amour sans peine****

    Petit bouquin blasphématoire de François Ayroles, « L’Amour sans peine » vise un dieu bien de chez nous :webzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,françois ayroles,amour sans peine,l'association l’Amour. Dans l’Occident résolument mercantile, la « société de consommation » comme l’on dit poliment, les statues érigées au dieu Amour sont un moyen d'exciter la cupidité, qui est le nerf ou le cerveau de la société.

    Or, qui peut nier que l’amour a pris au fil du temps des proportions inquiétantes, dont la législation elle-même, pourtant réputée l’ouvrage de personnes sérieuses et agissant dans l’intérêt général, porte les stigmates ? On se contentera d’un seul exemple : les circonstances atténuantes accordées aux auteurs de « crimes passionnels » (sic) par les tribunaux ; non seulement les personnes éprises ne sont pas enfermées à titre préventif (ce qui serait une bonne prophylaxie), mais leur imbécillité est portée à leur crédit (!). On mesure l’étendue des dégâts quand on sait qu’un voleur qui vole pour se nourrir, simplement parce qu’il a faim, ne bénéficie pour sa part le plus souvent d’aucune indulgence.

    Pour les citoyens raisonnables, l’Amour est donc une véritable plaie sociale, dont F. Ayroles, à défaut de nous débarrasser, nous soulage en nous faisant rire à ses dépens. Comme les amoureux sont aveugles, ils se heurtent à tous les obstacles et leur démarche hésitante est un sujet de raillerie, à l’instar des ivrognes. Mais il s’agit là de plaisanteries faciles, tandis que F. Ayroles manie un humour plus subtil dans « L’Amour sans peine ». Le titre de cette petite BD donne un avant-goût de la manière dont elle traite l’amour, comme une obligation sociale, au même titre que le vote ou le triage des déchets.

    F. Ayroles montre à quel point l’Amour est devenu une dévotion commune, une ferveur, à laquelle il est difficile de déroger.

    Particulièrement satiriques s’avèrent les pages où F. Ayroles nous montre les employés de l’Education nationale au service de l’Amour, prêchant cette superstition sans se départir de l’air sérieux qui sied à l’exercice de leur métier. On aurait pu en effet s’attendre à ce qu'une institution aussi auréolée mette un terme à l’amour, cette folie mondaine. F. Ayroles nous montre au contraire des professeurs et leurs élèves en proie à des causeries intellectuelles puériles, et cette caricature est saisissante de réalisme. De même F. Ayroles souligne la vanité du discours amoureux, qui fait écho à la vanité des discours politique, destinés eux aussi à séduire. Un exemple de dialogue :

    -Tu as bien fait d’insister… j’ai été dure à convaincre mais je ne le regrette pas.

    -Ah ?

    -Oui, tu parais tellement fade de loin, et empoté au premier abord. Ton esprit ne fait pas d’étincelles, ton physique n’a aucun éclat… on s’habitue doucement à ton manque d’humour, à tes vêtements inélégants. Une fois que ton odeur n’est plus un frein, on peut oublier aussi ta voix désagréable. Il ne faut pas se laisser arrêter par tes sautes d’humeur, tes réactions immatures… tous ces obstacles qui cachent ta nature profonde et que j’ai été heureuse de découvrir.

    En outre, grâce au dessin, F. Ayroles donne des visages à tous ces amoureux ; il leur donne les différentes expressions psychologiques de l’amour, et renforce l’impression inquiétante que les amoureux sont infiltrés partout, dans toutes les strates de la société, lui communiquant leur démence.

    Les histoires de cupidité finissent mal en général ; nul doute que F. Ayroles a aimablement voulu nous prévenir.

    L’Amour sans peine, par François Ayroles, L’Association, 2015.

  • S'Enfuir**

    Les précédentes BD de Guy Delisle font penser aux albums de Tintin, tant sur le fond que sur la forme. Hergéwebzine,zébra,gratuit,bande-dessinée,bd,fanzine,critique,kritik,guy delisle,s'enfuir,christophe andré,tchétchène égratigne au passage certains régimes totalitaires (URSS, Japon, Amérique...), mais occulte le pillage meurtrier des richesses du Congo par la Belgique ; de même le Québécois G. Delisle propose un angle de vue assez étroit sur Israël, la Corée du Nord ou la Birmanie.

    Pas besoin, en effet, d'être abonné au "Monde diplomatique" pour comprendre que le régime nord-coréen fait office d'épouvantail bien pratique.

    Même impression, lorsque je lis une chronique de Bernard-Henry Lévy dans "Le Point", qu'il s'agit d'un scénario de BD pour ados. Le propos est clair et net comme de la propagande bien ficelée, mais les opinions et principes manichéens du philosophe globe-trotter affleurent partout.

    Comme le style de Hergé, celui de Guy Delisle est assez peu personnel, au service d'une narration cinématographique bien huilée. L'usage d'un camaïeu de gris par Delisle pour donner du relief à son dessin renforce l'impression que la narration prime sur tout le reste. Dans "S'Enfuir", Delisle n'illustre pas sa propre expérience, mais celle d'un ex-otage, Christophe André, qui fut capturé par des nationalistes tchétchènes lors de sa première mission pour le compte d'une ONG.

    G. Delisle parvient à transformer le témoignage de Christophe André sur ses longs mois de captivité en récit à suspense : - oui ou non, l'otage parviendra-t-il à s'évader ? (dès le début, le lecteur sait qu'il survivra).

    Il parvient aussi à faire partager au lecteur cette expérience hors du commun - l'angoisse, la révolte, la honte, la détresse provoquée par l'attente interminable, tous ces sentiments mêlés éprouvés par l'otage. Mais c'est au prix de longs, très longs développements. La BD, épaisse, aurait pu compter plusieurs dizaines de pages en moins si Delisle s'était contenté d'illustrer les événements marquants qui ont émaillé la captivité de Christophe André. Mais, comme celui-ci était strictement isolé et attaché dans une pièce close pendant les très long mois qu'a duré sa captivité, le sentiment d'anéantissement domine et les pages sont redondantes, l'auteur tire à la ligne.

    On finit par se dire qu'être otage, c'est chiant comme l'art séquentiel, particulièrement adapté pour rendre compte de cette situation.

    Ou encore la BD de Delisle évoque ces films de genre, dans lesquels on fait sursauter de peur un public consentant à l'aide d'un claquement de porte ou d'un craquement de branche soudain. A propos des nationalistes tchétchènes, du rôle des ONG, de tout le contexte de l'enlèvement, y compris son mobile exact, on n'apprend rien. Ce traitement minimaliste et cinématographique finit par être irritant ; une fois la BD refermée, on a l'impression d'avoir été l'otage de Guy Delisle.

    "S'Enfuir", par Guy Delisle, eds Dargaud, 2016.

  • Exarcheia ou l'Orange amère****

    Dimitrios Mastoros & Nicolas Wouters proposent avec "L'Orange amère" un portrait de la Grècewebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,orange amère,exarcheia,dimitrios mastoros,nicolas wouters,futuropolis contemporaine, en proie à la crise économique. Le dessinateur D. Mastoros est Grec, mais né en Belgique ; le scénariste N. Wouters, lui, est Belge.

    Les auteurs ont voulu brosser un tableau vivant, à l'opposé des études statistiques chiffrées et des compte-rendus sociologiques froids et abscons. Avec son dessin de caricaturiste, très expressif, D. Mastoros excelle à rendre les émotions des protagonistes et à peindre l'âme d'Exarcheia ; ce quartier d'Athènes fut l'épicentre de la contestation du pouvoir en place, du temps des colonels qui dirigèrent la Grèce naguère, et il l'est encore à l'heure de la dictature bureaucratique du consortium bancaire.

    Les habitants du quartier d'Exarcheia sont, certes, des gens modestes qui vivent de peu ; mais, paradoxalement, la crise économique n'apparaît pas ici comme le principal fléau ; la consommation de drogue par des groupes de "junkies" se présente de façon plus sinistre encore que l'appauvrissement économique, avec son cortège de petits crimes crapuleux. Or la consommation de produits stupéfiants ne fait pas moins de ravages dans les pays super riches comme les Etats-Unis.

    L'immigration, qui pose aussi un problème majeur de cohabitation en période de vaches maigres entre la population indigène et les nouveaux arrivants, fraîchement débarqués sur les côtes grecques, n'est pas non plus directement liée à la crise économique, mais à la mondialisation.

    La crise économique a même plutôt pour effet, semble-t-il, de resserrer les liens de solidarité entre les habitants d'Exarcheia, contraints par l'appauvrissement de leur pays de s'entraider.

    "L'Orange amère" place donc le lecteur face à un problème plus vaste que celui que rencontre la Grèce au lendemain des conséquences de l'impéritie des acteurs du mirifique "projet de construction européenne". Il n'y a pas beaucoup d'exotisme dans cette Grèce-là, peinte par Mastoros et Wouters ; cependant il est assez symbolique que le "Titanic" prenne l'eau par la Grèce, c'est-à-dire par la partie du monde occidental qui, en matière culturelle, jouit du plus grand prestige.

    Exarcheia ou L'Orange amère, par Dimitrios Mastoros et Nicolas Wouters, Eds Futuropolis, sept. 2016.

  • Black dog**

    Cette BD donne raison à ceux qui expliquent que la BD ne repose pas sur le dessin, mais qu'elle est plutôt unewebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,jacques loustal,jean-claude götting,black dog,polar,casterman forme de littérature un peu bâtarde.

    Une fois de plus, je me suis laissé séduire par la couverture d'un album de Loustal, illustrateur talentueux, au trait français élégant et à la colorisation maîtrisée comme celle d'un peintre ; une fois de plus j'ai été déçu par un scénario creux, pour ne pas dire indigent. Le scénario est de Jean-Claude Götting, illustrateur lui aussi. Il s'agit d'un polar dans le genre américain, un règlement de compte entre gangsters, quelque chose comme ça - je faisais plus attention à la manière de Loustal qu'à l'intrigue. Le précédent album de Loustal était aussi un polar, situé à Paris, (un peu) plus crédible.

    Quelle idée de vouloir faire du polar américain quand on est Français ? Je suppose que les auteurs ont voulu s'amuser. Parfois les artistes ne cherchent pas autre chose ; c'est un peu limité.

    Black dog, par Jacques Loustal & Jean-Claude Götting, Casterman, 2016.

  • Dickie dans l'Espace****

    Le Gantois Pieter De Poortere a vu son premier recueil de gags traduit par Glénat dès 2010 sous le titre "Le Fils d'Hitler", dix ans après ses débuts dans la presse flamande.webzine,bd,zébra,fanzine,bande-dessinée,gratuit,kritik,critique,gantois,pieter de poortere,dickie,hitler,espace,glénat,boerke

    "Traduit" est un grand mot, puisqu'il s'agit de gags muets d'une page. Bien qu'il ménage le "politiquement correct", De Poortere fait tout de même preuve d'impertinence ; il rogne les cornes dont Hitler est le plus souvent affublé, faisant ainsi figure de "grand Satan", pour en faire un personnage toujours aussi antipathique, mais beaucoup plus familier, un personnage plus trivial encore que le "Dictateur" de Chaplin.

    On comprend pourquoi Glénat n'a pas tardé à publier ensuite plusieurs autres recueils, dont le dernier en date : "Dickie dans l'Espace". En effet les bons auteurs comiques sont rares, concurrencés par l'humour gras ou potache plus "vendeur". De Poortere est très efficace. Il s'appuie sur un dessin minimaliste, mais néanmoins expressif, pour distiller son pessimisme. L'humour de Pieter De Poortere n'est pas facile à caractériser, car il reflète des influences diverses ; on pense à cette devise de S. Maughman : "Ne rien dire qui n'égratigne pas"; De Poortere cherche à provoquer chez le lecteur autre chose qu'un rire gras ou même seulement léger.

    Comme son titre l'indique, le dernier opus exploite le thème de la conquête spatiale, fil conducteur de toute une série de gags. Le choix de ce thème est particulièrement judicieux, plus original que celui d'Hitler, et peut-être plus audacieux car il résume parfaitement l'esprit conquérant moderne, la mystique du progrès frelatée qui le soutient.

    De Poortere ne se prive pas, bien sûr, de jouer avec les codes de littérature et du cinéma de science-fiction, genres ô combien propices aux fantasmes et, donc, à la dérision. Dickie ("Boerke" en flamand), c'est l'anti-Tintin, la ligne claire détournée.

    "Dickie dans l'Espace", par Pieter De Poortere, Glénat, 2016.

  • L'Homme qui tua Lucky-Luke

    Heureuse coïncidence, notre rédac chef publie une critique de "L'Homme qui tua Lucky Luke" le jour même oùwebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,lucky luke,matthieu bonhomme,dargaud,blueberry,jean giraud j’emprunte le livre à la bibliothèque.

    C’est énervant et décourageant de voir autant de talent dans chaque case de chaque page. Le dessin est vraiment éblouissant de maîtrise, l’œil se délecte tant du trait que du cadrage, du rendu du mouvement, de la couleur. J’ai retrouvé la virtuosité et la force évocatrice d’un Jean Giraud dans les meilleurs Blueberry.

    Mais la lecture m’a un peu ennuyé, j’ai trouvé le scénario faible et les personnages plats, et je partage l’avis de l’hebdomadaire La Vie pour qui « Un peu plus d’humour n’aurait cependant pas nui ». Cela dit, cet album est autrement plus digne de Morris que la reprise de la série par le successeur officiel qui, pour le coup, pourrait bien incarner l’homme qui, véritablement, tua Lucky Luke.

    L’Enigmatique LB (ci-contre : dessin original de Morris)

  • Je voudrais me suicider...***

    ...mais j'ai pas le temps

    « Papa noël, je voudrer silvouplé un arc et deux flaiche et un tintin et milou. Je vous dit le titre on awebzine,bd,zébra,fanzine,gratuit,bande-dessinée,critique,kritik,charlie schlingo,florence cestac,jean teulé,jean-charles ninduab,gaspature marcher sur la lune. »

    C’est sur ces mots que commence l’album de Jean Teulé et Florence Cestac. Ils sont gravés sur la page de garde. Comme une prédestination ; ça n’existe pas la prédestination, d’abord... bon, à chacun de voir.

    De toute façon, Charlie aurait répondu ceci : « Que c’est navrant tous ces tracas, tous ces efforts, toutes ces années à supporter son sort, à se demander pourquoi ? Alors qu’il aurait suffit – aussi bête que cela puisse paraître – de ne pas faire naître. »

    Charlie, vilain menteur, ne voulait pas venir parmi nous et, quand il a été là, Dieu, le destin ou je ne sais qui, lui a collé la polio. Quant au reste, c’est Charlie qui l’a choisi.

    Jean Teulé écrit une partie de l’histoire de Charlie Schlingo, et c’est réussi. Il a rassemblé quelques morceaux du puzzle de la vie du dessinateur au trait incisif et puissant. Certains qui le connaissaient davantage pourraient dire que la vie de poète ne ressemble pas tout à fait à ça : moins de « lose », plus de gaieté... qui sait ? Peu importe, le puzzle de Teulé fonctionne.

    Le trait de florence Cestac est vif. Il est aussi rapide ; un peu trop pour cet album ?

    Il y a sûrement, à l’autre bout de l’univers une planète inconnue, tout à fait habitable et respirable, que personne n’a jamais observée. Il y a quelques centaines de personnes qui s’intéressaient aux albums de Charlie Schlingo de son vivant et qui savaient qu’il était là. De ce côté-là, les choses n'ont guère changé. Je suis heureux maintenant de faire partie de ces privilégiés.

    C’est sur ces mots que se termine l’album : « Je pense que j’ai été sage merci. Jean-charles ninduab »

    - Tu as été choisi, Charlie !

    - Y’a pas de quoi, gaspature !

    Florent T.

    "Je voudrais me suicider, mais j'ai pas le temps", par Jean Teulé & Florence Cestac, Dargaud, 2009.